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Une question d’audace

Une question d’audace

Amany Salameh a osé







OLJ / Par Youssef MOUAWAD, le 28 mai 2021 à 00h00

« Oueidate classe sans suite une plainte de la société Mecattaf contre 4 experts », titre L’Orient-Le Jour du 30 avril. Fort bien, mais je n’en prendrai acte que lorsque le procureur général près la Cour de cassation m’aura expliqué quel sort il a réservé à la plainte déposée par maîtres Nabil Noujaim et Soha Ismaïl le 2 février dernier ? La requête appelait le parquet à saisir le tribunal de commerce aux fins de déclarer en cessation de paiement les banques qui, depuis le 17 octobre, ont gelé les avoirs de leurs clients. Pour les béotiens, il s’agit là d’une procédure qui permettrait de récupérer non seulement les sommes transférées à l’étranger depuis le 17 octobre 2019 et estimées à 7 milliards de dollars, mais également celles transférées sur informations privilégiées tout au long de la période suspecte des 18 mois précédant cette date, soit au total un montant qui s’élèverait à 17 milliards de dollars.

Ghassan Oueidate aurait-il classé ladite plainte sans suite, comme il l’a fait dans l’affaire Mecattaf, au prétexte qu’en s’en prenant à la BDL et aux autres banques libanaises, elle nuirait à la réputation de la place financière de Beyrouth et mettrait en cause son honneur, sa probité et son sérieux ? Non, car il y a tout lieu de croire que la décision du ministère public a été reportée aux calendes grecques, et cela n’aurait été qu’un déni de justice de plus dans les annales judiciaires de notre république de pacotille

Or c’était sans compter avec l’intervention d’Amany Salameh. En sa qualité de première juge d’instruction à Zahlé, elle a ordonné la saisie conservatoire des actifs des banques libanaises et de leurs PDG, dans le cadre de procédures lancées par un collectif d’avocats, au nom des déposants floués par diverses agences de la Békaa. Cette décision audacieuse s’il en est a été saluée par un communiqué des représentants des plaignants qui confirme qu’une telle mesure pourrait s’étendre, au fur et à mesure de l’instruction, à d’autres personnes « influentes ».

Tremblez, hommes politiques véreux, la justice souveraine s’avance ! Ainsi il a suffi d’une personne qui ne craint pas la confrontation pour secouer la léthargie de la machine judiciaire. Mine de rien, Amany Salameh vient de mettre en branle un processus irréversible.

D’un, elle a mis à nu ses semblables les jurisconsultes, procureurs, avocats généraux, substituts soient-ils ou juges d’instruction. Vont-ils continuer à détourner pudiquement leur regard devant la « soustraction frauduleuse de la chose d’autrui », ou prendre notre pandémie bancaire à bras-le-corps ?

Et de deux, cette ordonnance de Zahlé, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, vient de remettre en question le principe de l’unité du droit et… de la justice sur le territoire libanais. De là une question légitime qu’on n’hésite plus à poser : y aurait-il une justice dans les cercles huppés de la capitale Beyrouth, une autre à Nabatiyeh pour le Sud, ce haut lieu de la résistance, et une troisième dans la Békaa réputée fertile ? C’est fort possible vu l’état déglingué de la « maison Justice » où certains inamovibles alcades se sont assuré d’imprenables fiefs et de fructueuses baronnies.

Et puis, cerise sur le gâteau, la procureure générale près la cour d’appel du Mont-Liban, Mme Ghada Aoun, délaissant la partie de bras de fer qui l’oppose à M. Ghassan Oueidate, s’est félicitée de ladite ordonnance et a déclaré « rallier le Club des juges » qu’Amany Salameh préside. Ce qui, entre nous, est plus approprié que de se lancer à l’assaut d’une officine privée, avec pour escorte un assortiment de sans-culottes et de derviches hurleurs !

Le système bancaire libanais a fonctionné des années durant sur le modèle d’une pyramide de Ponzi, une arnaque financière qui consiste à rémunérer les dépôts des clients, attirés par les intérêts alléchants, par les fonds procurés par les nouveaux déposants. Entreprise criminelle qui implique aussi bien la haute finance et ses ingénieries que la classe politique et son maquignonnage. Plusieurs chefs d’accusation feraient comparaître les délinquants devant la justice, à savoir l’abus de confiance, la fraude, l’escroquerie, le blanchiment d’argent, le délit d’initié, l’enrichissement illicite et même, pour certains, la violation de la Constitution. Ajoutons à cela qu’aux États-Unis on peut poursuivre le gouverneur de la BDL et les banquiers pour racketeering en se fondant, comme n’ont pas manqué de le faire les époux Joseph et Karen Daou, sur les dispositions du Racketeer Influenced and Corrupt Organisations Act, législation antimafia de 1970 plus connue sous l’acronyme RICO. L’arsenal juridique américain étant prévenu depuis un moment contre les apprentis Madoff, la victime des manœuvres dolosives peut, sous l’empire de cette loi, se pourvoir au civil plutôt qu’au pénal, et bénéficier du fait que la preuve du délit sera plus facile à apporter.

Mais trêve d’arguties juridiques, comment sortir de l’ornière et à quel saint se vouer ? Je ne vois que Michel Hayek qui officie à Beit Chabab. Ce clairvoyant nous a annoncé, à la Saint-Sylvestre 2020, que le Liban serait sauvé par une femme. Libre à vous d’opter pour Mme Ghada Aoun, mon choix s’est naturellement porté sur Mme Amany Salameh. L’audace a du bon, elle mobilise.