Réfugiés et Églises du Moyen-Orient : pour une collaboration œcuménique

ÉTUDE

Dans le contexte complexe et controversé de la crise des réfugiés syriens, et dans la foulée des derniers propos du pape François sur les dangers du souverainisme et du populisme, un appel a été lancé pour une collaboration œcuménique entre les différentes Églises pour élaborer une approche différente de règlement de ce dossier dans le respect de la dignité et de la finalité de la personne humaine.Ziad EL-SAYEGH * | OLJ20/08/20193

Les Églises du Moyen-Orient jouent un rôle fondamental dans le soutien aux réfugiés et aux déplacés. Assurant une intervention communautaire, pédagogique et médicale, les organisations ecclésiastiques interviennent au niveau de ces secteurs et à travers une approche participative au niveau du Conseil des Églises du Moyen-Orient (CEMO) et d’autres institutions religieuses, mais aussi à travers des alliances conclues avec les organisations de la société civile qui cherchent à secourir ou assister les réfugiés et les déplacés. Quoique les Églises et leurs institutions exécutives jouent un grand rôle à ce niveau, il n’en demeure pas moins que les questions des réfugiés et des déplacés méritent une dimension théologique et diaconale.

La dimension théologique consiste en la reproduction d’une « théologie de l’Autre », étant donné que Jésus-Christ n’a pas fait de différence entre les hommes. Le choix des disciples n’était pas un privilège mais visait à attirer des compétences différentes toujours dans l’égalité. Jésus-Christ était lui-même réfugié avec sa famille à Bethléem. Sa mission était centrée sur le soutien aux personnes vulnérables, pauvres, marginalisées. Ses disciples ont suivi le même chemin. Il a vécu, est mort et a ressuscité pour l’humanité. Ils ont été des martyrs de l’amour.

Douze apôtres ont évangélisé le monde. Ils ne se sont jamais perçus comme une minorité. Ils n’ont jamais cherché de protection. À travers eux et leurs disciples, Jésus a fait échec à deux logiques : la première est celle de la répartition des communautés en minorité et majorité au profit de l’égalité des personnes humaines devant Dieu. La seconde est celle d’affirmer que la seule protection possible des plus pauvres et démunis réside dans la suprématie de la loi ainsi que dans le principe des valeurs, qui est le seul garant des droits des individus, des groupes et des communautés.

Le retour à la centralité de l’égalité consacrée par la loi afin de préserver l’humanité de l’homme créé à l’image de Dieu permet de lutter contre toute propension à la xénophobie, au racisme, au populisme et au fanatisme national. Ce retour exige de la part des Églises et des religions un partage de responsabilités en vue de surmonter les défis théologiques, éducatifs, socio-économiques, politiques, médiatiques et surtout à défendre le système des valeurs spirituelles et humaines.

Le respect du pluralisme

Vu l’importance de ce retour au principe de l’égalité de tous devant la loi, toute approche des problèmes issus de la violence et de l’injustice, comme la crise des réfugiés et des déplacés, qui entraîne des confrontations majeures, doit être effectuée à partir d’une compréhension précise du discours d’intimidation des autorités au pouvoir ; discours, du reste, applaudi par nombre de thuriféraires pour des raisons culturelles, nationales ou socio-économiques. D’ailleurs, ce genre de discours, qui rejette les valeurs religieuses, y compris le respect de la différence, est souvent sujet à une métamorphose qui dépend des circonstances et des événements.

Aussi convient-il d’examiner de près le problème des réfugiés et des déplacés, surtout dans les pays tels que la Palestine, l’Irak et la Syrie, où les plaies béantes et les crises humanitaires graves incitent à s’interroger sur l’efficacité de l’aide et de l’assistance internationale pour combattre une nouvelle montée de xénophobie, de racisme, de populisme et de fanatisme national. En d’autres termes, dans quelle mesure le manque de ressources à même d’assurer une vie décente favorise-t-il la formation d’une crise identitaire au sein de laquelle la religion joue un rôle fondamental ? Quel rôle peut jouer la mauvaise gestion de la diversité dans l’alimentation de toutes sortes de confrontation idéologique, religieuse et sociétale ?

La désintégration des communautés sous les coups du totalitarisme et du terrorisme provoque en général des vagues de réfugiés et de déplacés, qui affluent dans les contrées voisines, jugées plus sûres et mieux nanties. Ce phénomène mérite d’être examiné de près afin d’en identifier les causes et les conséquences. Les autorités religieuses sont invitées à apporter leur contribution à cet effort d’analyse profonde, en tenant compte des valeurs spirituelles et humaines. Elles doivent s’inspirer du souci de défendre l’homme créé « à l’image de Dieu » et de l’établissement de la paix fondée sur le respect du pluralisme et de la diversité qui requiert surtout le respect de la différence. La réflexion sur le concept de « l’Autre », aussi bien dans les milieux religieux que dans la sphère publique, s’avère particulièrement importante lorsqu’elle est enrichie par la réflexion menée dans la société sur les concepts de « droits de l’homme », de la liberté et des libertés publiques, de la pratique démocratique et de la justice sociale. En fait, cette « théologie de l’Autre » est susceptible de combattre les dangers susmentionnés de xénophobie et autres, si elle est associée à une réflexion sérieuse en théologie politique.

Des interrogations sur le rôle des églises du M-O

Les Églises du Moyen-Orient et du monde sont appelées à contribuer par la réflexion et l’action à l’édification d’une société juste en vue de la promotion de la dignité de la personne humaine et du respect des identités culturelles, ethniques et religieuses des collectivités. Du point de vue de la théologie chrétienne, il s’agit de la promotion de l’image de Dieu dans l’homme et de l’avènement du royaume des cieux. Autrement, si ces valeurs spirituelles et humaines fondamentales font défaut dans une société, la peur, le fanatisme et le repli identitaire l’emporteront et se refléteront dans les urnes au moment des élections, introduisant parfois des conséquences néfastes sur l’évolution des sociétés et des pays. D’où l’importance d’une initiative œcuménique adéquate en vue d’une diaconie participative fondée sur une stratégie de coordination entre les différentes Églises et avec les institutions des autres religions, les ministères publics et les organisations internationales de secours et d’entraide, pour rendre plus efficace et plus digne l’assistance humaine aux victimes de la guerre, de l’injustice et des catastrophes naturelles.

Cette diaconie participative est censée maintenir un équilibre dans les secours humains et les projets de développement social. Elle permet d’éviter la duplication ou le désordre et contribue, au contraire, lorsqu’elle est pratiquée dans un esprit de charité et de service dévoués, à paver la voie à la réconciliation et au rétablissement de la paix. À ce sujet, quelques interrogations se posent aujourd’hui sur la structure des Églises au Moyen-Orient : – À quel point l’intervention des Églises dans la gestion des crises des réfugiés et des déplacés est-elle efficace ? Dans quelle mesure contribue-t-elle au bon usage des ressources humaines et financières dont elles disposent ?

– Dans leur intervention humaine, comment les Églises se positionnent-elles par rapport au discours discriminatoire qui répartit la population en « minorité » ou en « majorité » afin de mettre en avant les identités confessionnelles et ethniques au détriment des identités nationales et citoyennes ? Le risque consiste dans le repli identitaire et le souci unique de défendre les droits et privilèges des membres de « sa » communauté. Dans un tel cas, chaque Église s’occupe de ses propres fidèles et cherche à combler leurs besoins à partir de l’adage : « Charité bien ordonnée commence par soi-même. » Toutefois, cette pratique semble étrangère à la diaconie participative et à l’esprit de l’Évangile.

– Quels sont les principes et les critères qui prévalent dans les décisions des Églises lors d’une action de secours ou de développement ? La théologie de l’Autre est-elle prise en considération ou bien agit-on dans un esprit confessionnel et discriminatoire ?  Faites évoluer votre abonnement et profitez maintenant d’un accès illimité aux contenus réservés aux abonnés PremiumPlus de détails

– Quel rôle les Églises peuvent-elles jouer dans le processus de pardon, de réconciliation et de rétablissement de la paix, de la justice qui favorisent la reconstruction et la restauration de ce qui a été détruit par les conflits violents et l’injustice ? Comment sont-elles préparées à ce rôle ?

Quelques suggestions

Il est évident, dans le cas de nos Églises, qu’elles doivent passer du stade de l’improvisation à une action plus méditée et planifiée, qui prend en compte les autres partenaires sociétaires et gouvernementaux. Le réseau de relations publiques, la communication, le financement et le mécanisme d’application font souvent le poids dans ce genre de processus géants. Le passage du discours à l’action effective est également un remède qui pourrait éviter le phénomène de désintégration et promouvoir un développement équitable, à même de restaurer l’équilibre social et de renforcer les identités ecclésiale et nationale dans l’harmonie. En fait, la crise des réfugiés et des déplacés n’est pas qu’une crise humanitaire que l’on pourrait régler par la profusion de colis alimentaires et l’octroi de sommes d’argent. Elle est plus profonde et concerne la dignité de la personne et l’identité des collectivités dans leur adhésion nationale. Et lorsqu’il s’agit de collectivités religieuses ou d’Églises, la question prend des mesures considérables au Moyen-Orient, car elles ont joué un rôle dans l’histoire de ces pays et ne manquent pas de marquer le présent. Les Églises sont « actrices » de l’avenir avec leurs partenaires au sein des pays et dans la région du Moyen-Orient. Comment peuvent-elles jouer ce rôle ? Voici quelques suggestions qui pourraient contribuer à dégager une réponse :

a) L’élaboration d’un plan de coopération et de collaboration œcuménique dans chaque pays du Moyen-Orient pour répondre ensemble aux besoins urgents des réfugiés et des déplacés.

b) La discussion au sein du Conseil des Églises du Moyen-Orient (CEMO), qui réunit au sein d’un même « corps » les principales Églises historiques, des moyens pratiques de collaboration œcuménique sur le plan de toute la région en matière de secours et de développement social, en précisant l’apport des Églises et de chacune d’elles en particulier. Il va de soi que le savoir-faire du (CEMO) en la matière est précieux, car depuis sa création en 1974, le Conseil n’a cessé d’assister les peuples de la région et de les secourir aux moments les plus difficiles de guerre, d’oppression ou de catastrophes naturelles sans distinction aucune ou discrimination entre chrétiens et musulmans, Palestiniens, Irakiens, Libanais ou Syriens…

c) L’appel aux Églises partenaires dans le monde à rejoindre les Églises du Moyen-Orient dans la réflexion sur le problème des réfugiés et des déplacés ainsi que dans l’action de diaconie participative pour répondre convenablement à leurs besoins dans le respect de leur dignité et de leur liberté. Ces Églises partenaires peuvent apporter leur expérience quant à la détermination des causes et des conséquences néfastes des conflits armés. Elles peuvent contribuer également à la proposition de solutions justes en apportant leur soutien aux gouvernements et organisations dans le monde.

d) L’organisation d’ateliers de réflexion sur les facteurs ethniques et politiques à l’origine de certains conflits armés et guerres dites « de religion ».

e) La diffusion de la « théologie de l’Autre » dans l’ensemble du tissu ecclésial en tentant de mesurer, selon les indicateurs scientifiques, la réception et l’impact de cette théologie sur les communautés locales. Cette démarche permettrait de s’assurer de la mise en pratique du plan établi par les Églises et de son efficacité. Le cas échéant, des modifications seraient introduites à ce plan, dont l’amélioration de ses moyens et ses outils.

f) La création d’une « cellule de crise » œcuménique chargée d’intervenir rapidement afin de contribuer à contenir les conflits politiques, ethniques ou religieux dans le but d’éviter le déplacement des populations et leur exil sur les routes. Elle veillera également à lancer les actions de secours et d’assistance aux réfugiés, aux déplacés et même aux migrants. Elle serait le bras par lequel les Églises agissent et contribuent à l’élaboration de la politique publique nationale requise de la part des États. La cellule de crise, agissant de la sorte, aura sans doute un impact sur les prises de décisions politiques à travers une action « diplomatique » douce et l’instruction de l’opinion publique.

g) Le développement d’une stratégie de communication en faveur des réfugiés et des déplacés au-delà des discours sur l’intégration ou la désintégration, sujet qui ne cesse d’attiser, de nos jours, la tension entre pays et politiciens.

La crise des réfugiés et déplacés partout dans le monde est très complexe, d’autant qu’elle exige une intervention étatique qui puisse assurer un équilibre entre l’humanitaire, la souveraineté des États et la diplomatie. Les Églises, toutes les Églises, ne sont-elles pas appelées après tout à créer ensemble une plate-forme de collaboration œcuménique dont le centre est la dignité de l’homme, la paix et la justice sociale ?

* Expert en politique publique des réfugiés

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