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Quand Tanios Chahine menait l’« armée paysanne de libération »

Quand Tanios Chahine menait l’« armée paysanne de libération »

LIBAN

Tanios Chahine, leader de la révolte paysanne du Mont-Liban entre 1858 et 1860. Image appartenant au domaine publicRETOUR SUR L’HISTOIRE

La révolte du 17 octobre est loin d’être le premier mouvement populaire d’ampleur à caractère social qu’a connu le Liban. Elle est sans doute le produit de l’expérience de révoltes passées qui ont éclaté dans des contextes certes différents, notamment parce qu’elles étaient confinées dans des cadres communautaires restreints. Mais des similitudes existent. Aujourd’hui, retour sur la révolte de Tanios Chahine ou la fronde contre le système féodal, menée par des paysans maronites entre 1858 et 1861.Claire GRANDCHAMPS | OLJ12/03/2020

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans un Mont-Liban en ébullition, quelques centaines de paysans maronites se soulèvent contre le système établi afin de vivre « dans la dignité, sans corruption ni intimidation ». Sous le commandement d’un homme du peuple, Tanios Chahine, ces révolutionnaires parviennent à faire tomber une élite qui les accablait de taxes et à instaurer, bien que temporairement, une des premières républiques de la région. Leurs détracteurs voient, eux, dans cette révolution contre l’injustice du système féodal « une conspiration étrangère d’inspiration diabolique ».

Retour sur cette révolte menée par l’« armée paysanne de libération », sous la direction de celui qu’on a surnommé « cheikh el-Chabeb », un leader charismatique qui assied sa légitimité sur le sentiment religieux des populations locales au risque d’attiser le conflit confessionnel druzo-maronite.

« Armée paysanne de libération »
Dans un contexte de tensions entre les communautés druze et chrétienne peuplant la Montagne libanaise, plusieurs révoltes paysannes voient spontanément le jour dans le courant du XIXe siècle, face à des seigneurs féodaux dont les richesses s’étiolent. Dans cette anarchie ambiante, les habitants de plusieurs villages du Kesrouan décident, en octobre 1858, de s’allier contre les cheikhs locaux, de la famille Khazen, qui les obligent à payer toujours plus de taxes. Les paysans élisent à leur tête Tanios Chahine, un quadragénaire charismatique, et lui donnent le titre de « cheikh el-Chabeb ». Cet homme, ancien muletier et forgeron à la large carrure, va coordonner la formation d’une « armée paysanne de libération », via des opérations de recrutement dans les différentes localités de la région.

Les revendications de ces quelques centaines de révolutionnaires sont claires. Dans une lettre de doléances envoyée au patriarche maronite de l’époque, Boulos Massaad, ils réclament notamment que « leurs droits soient respectés » et que les cheikhs « remboursent » tous les montants excessifs perçus auprès des villageois. Ils demandent également l’instauration d’un régime plus juste, dans lequel ils pourront vivre « dans la dignité, sans corruption ni intimidation », appelant l’Église à transférer l’autorité des grands propriétaires à un administrateur choisi par le patriarche et dont la nomination serait approuvée par les paysans. Appelés à négocier par le dignitaire, les villageois ne l’entendent pas de cette oreille et, en janvier 1859, lancent leur révolte armée contre les Khazen en les assiégeant lors d’un sommet tenu dans la localité de Ghosta. Après ce premier grand coup porté aux seigneurs, toutes les familles nobles de la région sont chassées, l’une après l’autre, de leurs propriétés. Leurs richesses et ressources, notamment la soie produite dans les nombreuses magnaneries de la région et le blé, sont pillées et distribuées aux habitants des villages. Cette révolution se fait, selon la majorité des témoignages de l’époque, sans verser beaucoup de sang, seules la femme et la fille du cheikh Khazen d’Ajaltoun ayant été tuées lors des raids paysans.

République
Dès le début de sa révolte, Tanios Chahine doit faire face à de nombreuses oppositions. Certains villages de la région refusent d’être associés à son mouvement et critiquent ses pratiques. Les Khazen, en mauvaise posture, dénoncent pour leur part « une conspiration étrangère d’inspiration diabolique ». Il a également mauvaise réputation auprès des chancelleries étrangères, de l’Église et du pouvoir ottoman, qui le qualifient de « voyou », « profondément malhonnête » aux « tactiques trompeuses », sans toutefois s’opposer clairement à son mouvement. Mais cela n’entame en rien la popularité grandissante que connaît le leader paysan auprès des habitants de la région. Cela est notamment dû au fait qu’il assied sa légitimité sur le sentiment religieux des populations locales. Sa grande piété – il priait au moins deux fois par jour – lui donne un aspect de « rédempteur » auprès des habitants, qui prennent l’habitude de l’accueillir, lorsqu’il se rend dans leur village, avec des cris de joie et des tirs de célébration.

Fort de ce soutien populaire et des succès de ses raids contre les Khazen, qui ont poussé plusieurs centaines de familles nobles à fuir à Beyrouth ou se réfugier à Bkerké, le « cheikh el-Chabeb » décide, en plus de la redistribution des richesses locales, de mettre en place une réforme politique et judiciaire. Il justifie cette réforme auprès de l’Église et de la Porte en invoquant le système des Tanzimat, la grande réforme entreprise par le sultanat au cours des décennies précédentes afin de faire de l’Empire ottoman un État moderne, prônant l’égalité de ses sujets. Si l’Empire ottoman concevait cette égalité entre sujets de religions différentes, Chahine l’applique, lui, aux divisions sociales qui fracturent le Kesrouan, en y instaurant, après sa victoire sur les Khazen à l’été 1859, une République.

Le gouvernement mis en place par ce « brigand ambitieux », comme le qualifiaient les diplomates étrangers de l’époque, est constitué de 100 conseillers, majoritairement des paysans. Tanios Chahine, qui en devient le « délégué général », décide de déplacer, quelques mois plus tard, le siège de cette République de Zouk Mikael, qui sert de base pour les révolutionnaires, à Rayfoun, son village natal situé sur les hauteurs du Kesrouan. Pour faire régner l’ordre, l’ex-muletier désormais à la tête d’une milice d’un millier d’hommes prend une série de mesures sécuritaires : il confisque les armes, traduit en justice toute personne accusée de « trahison » à la cause et protège les axes routiers.

Guerre civile
S’il gagne encore en popularité auprès des paysans lorsqu’il décide, au mois d’août 1859, d’aller soutenir les habitants chrétiens de Beit-Méry (Metn) dans leur conflit contre les habitants druzes de la localité, cette intervention marque un tournant dans la révolte de Tanios Chahine. De rébellion contre les élites féodales et pour l’égalité des classes, le mouvement prend de plus en plus l’aspect d’un conflit confessionnel druzo-maronite. Après son succès à Beit-Méry, Tanios Chahine menace notamment des envoyés ottomans de représailles s’ils tentent de mater la révolution qui couve à Jbeil, plus au Nord. Ce faisant, il se pose en défenseur des chrétiens face aux « velléités druzes de les dominer ».

Cette nouvelle ambition est perçue avec inquiétude par les seigneurs féodaux druzes, qui régnaient alors sur le caïmacamat situé dans le sud du Mont-Liban. Face à cette menace provenant du Kesrouan et aux tensions toujours plus exacerbées entre les habitants des différentes communautés dans les villages mixtes, les seigneurs druzes décident d’armer leurs paysans. Au début du printemps 1860, les tensions dans les deux caïmacamats se cristallisent dans un nouveau conflit confessionnel. Des attaques et massacres sont commis dans de nombreux villages et Tanios Chahine décide, en mai, de quitter son fief kesrouanais pour venir en aide aux chrétiens des villages mixtes du Metn. Ses troupes, qui campent en chemin à Nahr el-Kalb, seront décrites par un ecclésiastique de l’époque comme un « assemblement hétéroclite de paysans armés d’anciens mousquets et d’outils de ferme, convaincus qu’ils doivent défendre leurs frères dans le sud » du Mont-Liban. Leur conviction déteindra sur les habitants des villages environnants et, à Antélias, Chahine doit faire face à des événements qui dépassent sa propre volonté lorsque des villageois lui rapportent, dans une lettre, avoir brûlé, de leur propre chef, des maisons de druzes et lui demandent de rejoindre leur bataille.

Les combats druzo-maronites dégénèrent alors en guerre civile, qui s’étendra au-delà des frontières du Mont-Liban et jusqu’en Syrie voisine. Même s’il se vante de pouvoir rassembler sous sa bannière 50 000 combattants, Tanios Chahine finit par se replier, sa milice étant trop désorganisée face aux Druzes, mieux préparés au combat et présentant un front plus uni. Il en vient même à refuser, en juin 1860, de venir en aide aux habitants chrétiens de Zahlé, dont la ville est assiégée.

Menace de conversion au protestantisme
Le mois suivant, officiels ottomans et ecclésiastiques obligent Tanios Chahine et les représentants de 23 villages à renier la révolte et affirmer qu’elle a été attisée par « des personnes corrompues ». L’Église fait même pression sur lui pour qu’il accepte le retour des cheikhs Khazen sur leurs terres, mais le paysan rebelle menace de se convertir au protestantisme si les nobles sont réinstaurés.

En vain. Le nouveau caïmacam de la partie chrétienne (nord) du Mont-Liban, le leader maronite Youssef Bey Karam, ordonne que soient restaurées les propriétés de l’élite déchue et que des compensations leur soient versées. Tanios Chahine s’y oppose fermement et en viendra, avec ses hommes, à se battre contre les forces de Karam, entre Rayfoun et Achkout, en mars 1861. À nouveau vaincu, l’ancien forgeron prend la fuite, plusieurs de ses hommes sont jetés en prison et les villages le soutenant sont mis sous surveillance des soldats de son rival.

Les deux hommes se réconcilient finalement un mois plus tard, sous la médiation d’un général français, et Tanios Chahine accepte d’abandonner sa République sans condition. Il se retire de la vie politique, occupe dans son village natal un poste de responsable judiciaire pendant quelque temps et meurt, dans l’ombre, quelques années plus tard, en 1865.

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