« Pas un seul Chehab n’est passé sans se reconnaître dans cette murale »

INITIATIVE

Un métier en voie de disparition et une famille gardienne de cette tradition artisanale font l’objet d’une murale, de vingt mètres par six, réalisée par SimpleG à Ras Beyrouth.Danny MALLAT | OLJ16/07/20191

Où sont les artisans d’antan qui mettaient leurs doigts et leur patience au service d’un savoir-faire transmis de génération en génération ? Parce que tout évolue et parce que le travail manuel est remplacé par des machines, le cerveau par les ordinateurs et que certaines professions disparaissent simplement parce qu’elle n’ont plus d’utilité, Yasser Noureddine a voulu rendre hommage à l’un de ces métiers qui n’existent plus, celui de blanchisseur de casseroles. Noureddine, architecte et entrepreneur, est sollicité par la famille Chehab pour construire un immeuble dans le quartier de Ras Beyrouth à l’emplacement de leur ancienne demeure. Sa société Rawa prend alors en charge ce projet et, plus tard, en collaboration avec le projet Art of Change par l’ONG Ahla Fawda, commissionne l’artiste SimpleG d’habiller l’une des façades par une murale honorant la famille Chehab.

Mais qui est donc la famille Chehab ? Khalil Chehab, son frère Mohammad et sa sœur Wafaa sont les enfants de Abdel Razak Chehab et les neveux de Hassan Chehab, héritiers de cette maison et les derniers descendants d’une lignée d’artisans, les blanchisseurs de casseroles. Un métier tombé en désuétude depuis l’introduction des ustensiles en stainless steel et autres métaux inoxydables. Les Chehab sont nés et ont grandi dans ce quartier de Ras Beyrouth. Enfants, ils ont tous regardé d’abord leurs grands-parents ensuite leurs parents à l’œuvre. « Mes grands-parents ont d’abord transmis la passion du métier à mon oncle qu’on appelait à l’époque le “rayess”, raconte Khalil Chehab. C’était un homme d’une grande générosité et qui, malgré une vie des plus modestes, venait toujours en aide aux plus miséreux. Je l’accompagnais le matin à la pêche. Le temps que le filet se remplisse, nous repartions à l’atelier frotter les casseroles et les grands plateaux en étain. Il n’était pas sain de déposer les aliments directement sur l’étain alors il fallait blanchir le fond, par un procédé qui nécessitait l’utilisation d’un produit nauséabond que je m’efforçais de respirer. Il fallait bien qu’un jour je prenne la relève… Lorsque Yasser Noureddine nous fait part de son désir d’immortaliser le métier de notre famille, l’émotion était immense. » Et Yasser Noureddine d’enchaîner : « Rendre hommage à un homme ordinaire qui ne soit ni politicien, ni homme d’affaires, ni une star de la chanson mais un artisan né à Beyrouth, dévoué à un métier auquel il a consacré sa vie, était ma façon à moi de rendre hommage à tous les artisans de Beyrouth et aux Beyrouthins qui n’ont jamais abandonné leur ville. Beyrouth est une ville qui réunit toutes les confessions et ses habitants devraient ne jamais la déserter pour perpétuer cette tradition d’être la ville de tous et pour tous. »

La synthèse de tous les Chehab

Après avoir soumis à Yasser Noureddine les portfolios de plusieurs artistes à facture réaliste, le choix se porte sur un artiste grec âgé de 24 ans, qui se présente sous le nom de SimpleG. Après avoir étudié à l’École nationale grecque des beaux-arts d’Athènes, SimpleG se consacre à partir de 2009 aux peintures murales. Ses œuvres ornent de nombreux murs en Grèce et ailleurs. Hala Nasreddine Najjar, fondatrice de Art of Change, confie qu’il fut très coopératif et très flexible. « Il s’est vraiment accommodé à nos exigences, ce qui généralement n’est pas le propre d’un artiste. » SimpleG part d’un simple article et d’une photo pour réaliser un croquis qu’il soumet à la famille et à Yasser Noureddine et duquel il prendra son départ. Il réalise sa plus grande fresque et pour la première fois dans un pays non européen. Force est de constater que l’artisan représenté est une seule personne et toutes à la fois. « Effectivement, dit Khalil Chehab, les Chehab se ressemblent tous et plutôt que d’en dessiner un, nous avons demandé à l’artiste de les réaliser tous comme la synthèse d’un seul. Résultat, dans la rue, pas un seul Chehab n’est passé sans se reconnaître. Et qui a dit que les murs ne pouvaient pas parler ? À Ras Beyrouth, au croisement de deux rues, ils racontent désormais la plus belle des histoires ancestrales. »

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