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Nasrallah et le piège permanent du nous contre eux

Nasrallah et le piège permanent du nous contre eux

Le Hezbollah a peur de l’enquête sur la double explosion du port de Beyrouth.
OLJ / Par Anthony SAMRANI, le 14 octobre 2021 à 00h01

Vous voulez la justice ? Vous aurez la guerre ! Pas besoin d’avoir bac+8 pour comprendre à quoi joue le tandem chiite et en particulier le Hezbollah depuis quelques jours. Cette méthode est dans l’ADN du parti qui y recourt à chaque fois que l’on s’approche de ses lignes rouges. Le Hezbollah répète depuis des années à qui est encore assez naïf pour le croire que ses armes sont un outil au service de la « résistance », un moyen de protéger le Liban contre des agressions extérieures. Mais ce sont bien ces mêmes armes qui lui permettent de faire un chantage permanent à la paix civile et de prendre tout le pays en otage à chaque fois qu’il se sent menacé. Il l’a fait en décembre 2006, en démissionnant du gouvernement Siniora et en appelant à des sit-in au centre-ville pour le renverser, afin d’empêcher la création d’un tribunal international pour enquêter sur l’assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri. Il est allé encore plus loin en mai 2008 en envahissant Beyrouth à la suite de la décision du gouvernement de démanteler son réseau de sécurité. Puis une nouvelle fois en 2011, en faisant tomber le cabinet Hariri, qui refusait de renoncer au tribunal international. Et encore une fois en 2019 en envoyant ses partisans dans la rue pour effrayer les contestataires et tuer la révolution dans l’œuf. Le parti s’appuie à chaque fois sur le même triptyque : diffamation, menaces, intimidation. Tous les opposants sont assimilés à des agents au service des ambassades ennemies. Toutes les méthodes sont bonnes pour faire taire un adversaire. Tous les coups de force doivent rappeler qui est le véritable maître à bord.

Le Hezbollah a décidé qu’il n’y aura pas d’enquête sur la double explosion du port de Beyrouth, qui a fait au moins 218 morts et plus de 7 000 blessés. Ou que celle-ci ne pourrait viser aucun responsable chiite et ne répondre à aucune des nombreuses zones d’ombre susceptibles de mettre en cause le parti. Qui a importé le nitrate d’ammonium ? Qui a décidé de son stockage à Beyrouth ? Quelles relations le Hezbollah entretient-il avec les trois hommes d’affaires syro-russes, proches du régime syrien, qui se cachent derrière la société Savaro Limited, propriétaire de la cargaison ? La formation chiite semble désormais prête à tout pour venir à bout de Tarek Bitar, le juge en charge de l’enquête, qui a eu le malheur d’inculper des proches du parti – qui étaient au courant de la présence de cette matière explosive dans le port et n’ont rien fait – et de se montrer trop curieux. À l’instar du leadership sunnite, le Hezbollah joue sur la fibre communautaire en reprochant au juge d’avoir une approche arbitraire qui épargne la présidence chrétienne, en raison de l’immunité que lui confère sa fonction. Mais si le parti a envoyé une menace directe à Tarek Bitar, si Hassan Nasrallah a sérieusement haussé le ton lors de son dernier discours et si le tandem chiite a décidé d’organiser aujourd’hui un rassemblement contre le juge, insulte suprême aux victimes qui rappelle à certains les pires souvenirs du 7 mai 2008, c’est que l’enjeu est plus important que cela pour le Hezbollah. Ce dernier a clairement peur de l’enquête. Comme il avait peur de celle menée par le tribunal international qui a fini par désigner l’un de ses membres, Salim Ayache, comme le chef de l’équipe qui a mené l’attaque contre Rafic Hariri. Rien de plus dangereux que la justice lorsque l’on veut cacher l’aspect le plus mortifère de sa nature milicienne, alors que le parti est accusé d’être impliqué dans toute la campagne d’assassinats qui a touché le Liban depuis le début des années 2000 jusqu’au 4 février dernier, le jour du meurtre de Lokman Slim.

Sa principale arme

Cela fait bien longtemps que le Hezbollah n’est plus seulement un État dans l’État mais aussi un État au-dessus de l’État. Il décide de la paix et de la guerre pour le Liban. Il envoie ses hommes en Syrie pour guerroyer aux côtés d’un régime sanguinaire qui a phagocyté le pays du Cèdre pendant des décennies. Il paralyse l’État pour nommer son principal allié à la présidence. Il refuse la défaite dans les urnes et impose son droit de regard sur chaque dossier. Il importe son pétrole iranien en toute illégalité et se félicite d’être capable de se substituer à un État qu’il a lui-même largement contribué à faire disparaître.

Mais tout cela n’est pourtant pas le pire dans cette histoire. Le pire c’est que le Hezbollah oblige le reste du Liban à être comme lui. À être en permanence dans une logique sectaire et milicienne qui ne laisse place à aucune nuance, à être dans la confrontation frontale et totale qui ne laisse place à aucun dialogue. Avec lui, il ne peut y avoir de batailles politiques. C’est soit la guerre civile, soit la soumission.

C’est là sa principale arme : avoir réussi à faire croire à sa communauté que son affaiblissement, ou pire sa disparition, relève pour elle d’un enjeu existentiel. Avoir réussi à faire de la logique du « nous contre eux » bien plus qu’un slogan, mais une religion. Et contrecarrer ainsi la seule approche susceptible de réellement lui nuire : celle qui consiste à ne jamais rien lui céder, mais à tendre dans le même temps la main à la communauté chiite bien trop longtemps marginalisée.