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Louis Massignon : carrefour ardent islamo-chrétien

Louis Massignon : carrefour ardent islamo-chrétien

OLJ / Par Henry LAURENS, le 08 janvier 2021 à 00h00

Louis Massignon lisant la fatiha D.R.

Louis Massignon, le « catholique musulman » de Manoël Pénicaud, Bayard, 2020, 450 p.

La dernière biographie de Louis Massignon datait d’un quart de siècle. Depuis, nous disposons de nouvelles éditions de ses principaux textes ainsi que de la publication d’inédits et de correspondance. Il était donc temps de disposer d’une nouvelle vie de Massignon. L’auteur, un anthropologue de formation, a découvert ce personnage par le biais de l’étude du pèlerinage islamo-chrétien des sept dormants que l’orientaliste avait fondé.

La personnalité de Massignon est des plus complexes à saisir. Il est à la fois un grand écrivain, un orientaliste, un mystique et un homme engagé dans le siècle. Le but de ce livre est de rendre accessible à un grand nombre de lecteurs la qualité, l’intensité et les ruptures d’une « courbe de vie » hors norme.

Massignon est né en 1883 dans une famille bourgeoise d’un père artiste et libre-penseur (Pierre Roche) et d’une mère très pieuse. Adolescent, il perd progressivement la foi, mais est très influencé par l’écrivain catholique Karl Huysmans (un ami de son père). Il fait des études brillantes et montre un esprit déjà très tourmenté. Il s’oriente vers l’histoire arabe comme domaine de recherche. En 1907, en Égypte, il a une liaison homosexuelle avec un jeune aristocrate espagnol converti à l’islam. L’événement décisif est sa mission en Mésopotamie en 1907-1908. Au printemps 1908, dans une suite d’événements expliqués dans l’ouvrage avec clarté, il se reconvertit au catholicisme au miroir de l’islam à la suite d’une « visitation de l’Étranger ». Il fait partie du groupe des convertis ayant passé par la même expérience spirituelle. Certains deviendront des amis très proches : Charles de Foucauld, Claudel, Psichari, Maritain.

Il choisit une vie dans le siècle et se marie avec une cousine en janvier 1914. Il fait une guerre exemplaire. Refusant d’être un « planqué », il est d’abord officier interprète de l’anglais au front des Dardanelles puis à Salonique. Il se fait verser aux combats directs dans les tranchées de Macédoine. Il est décoré de la prestigieuse croix de guerre. En 1917, il est rappelé pour servir auprès de Picot au Levant. Il participe activement au grand jeu politique jusqu’en 1920. En 1921, il devient le suppléant d’Alfred Le Châtelier au Collège de France et lui succède en 1926 dans cette chaire « coloniale » de sociologie et sociographie musulmane.

Durant tout l’entre-deux-guerres, il sera un conseiller du prince, cherchant à émanciper les musulmans dans le cadre impérial français. Après 1945, il passera progressivement à la dissidence, militant activement pour la décolonisation du Maghreb. De même, alors qu’il avait été plutôt favorable au sionisme, il deviendra un farouche antisioniste prenant en charge la souffrance des réfugiés palestiniens. Mais il voudra aussi arriver à un dépassement religieux du conflit.

Son œuvre scientifique est inséparable de sa vision mystique. Il cherche à connaître l’islam de l’intérieur ce qui l’éloigne progressivement de la sociologie de son temps, incarnée par un Robert Montagne. Son travail sur le mystique musulman al-Hallaj est aussi une quête personnelle. Il développe une science de la compassion, les faits doivent être saisis et compris de l’intérieur, voire vécus. Outre son extraordinaire production scientifique, on le retrouve dans un grand nombre d’associations religieuses ou laïques. Il développe la notion de substitution dès 1908. Elle concerne en premier lieu les homosexuels, ces « frères maudits ». Il passe de « souffrir avec » à « souffrir à la place de ».

Il crée ainsi en 1934 avec Marie Kahil la badaliyya pour prier pour le salut des musulmans. Dans les années 1950, la prière s’élargit au reste du monde. Son monde est rempli de saints intercesseurs aussi bien chrétiens que musulmans. Il devient un fidèle d’Abraham au point de s’identifier à lui. Il a une profonde dévotion mariale. En 1950, il reçoit l’autorisation pontificale de se faire ordonner prêtre dans le rite melkite.

Ce livre, qui se veut avant tout une introduction à la vie et à l’œuvre de Louis Massignon, est une belle réussite d’ensemble. Il s’appuie sur une riche iconographie qui permet de faire revivre la personne. Bien sûr, Louis Massignon a été pour le moins doté d’une personnalité excessive, ce qui fait qu’il peut être l’objet de critiques de plusieurs bords, mais il faut le prendre dans son ensemble, ce qu’a réussi l’auteur. Il faut l’en remercier.