L’œil sur les escaliers de Mar Mikhaël

07/03

Ses anciens bâtiments, ses pubs et restaurants, ses galeries, ses ateliers de styliste et magasins en tout genre attirent une foule de bobos et de promoteurs qui se disputent désormais la place. Le quartier de Mar Mikhaël, où le populaire côtoie le branché, et où trône la gare, vestige d’une Beyrouth sur rail, recèle quatre escaliers publics reliant depuis un siècle le secteur du port à Achrafieh : l’escalier Geara, devenu l’escalier Vendôme quand l’enseigne du cinéma Vendôme est venue éclairer le passage ; l’escalier al-Saydé ; l’escalier Moukhtar Ghoulam et l’escalier Massaad ou Selwan.
Ces voies piétonnes, menant directement aux perrons de nombreuses maisons, dont certaines s’étagent jusqu’à Achrafieh, sont le fruit de l’histoire de la ville et de son expansion. Elles sont partie intégrante du tissu urbain de Mar Mikhaël.
Une étude a été effectuée sur ce plan par les étudiants de l’Université Saint-Joseph – section aménagement touristique et culturel du département de géographie (FLSH), dirigé par Liliane Buccianti Barakat – et l’unité interdisciplinaire de recherche UIR mémoire du Centre d’études pour le monde arabe moderne (Cemam) de l’Université Saint-Joseph, en partenariat avec l’Observatoire académique urbain de l’ALBA-Université de Balamand. La recherche s’est focalisée sur ce legs architectural et urbain de l’époque du mandat français. Un legs en sursis, puisque aucune législation n’est en vigueur pour le protéger.

Massaad sur la liste des biens nationaux
L’aménagement du premier escalier public date du début du XXe siècle. Il a été construit à l’emplacement d’un sentier sablonneux, le long de la source d’eau al-Sabil, qui existait dans le passé. Une volée de 73 marches, peintes par l’ONG Offrejoie, relie la rue d’Amérique (rue principale de Mar Mikhaël) à la rue Sagesse-Saleh Labaki. Il a pris officiellement le nom de Ghoulam, suite à l’achat de la propriété par le notaire Antoine Ghoulam. Son fils, Béchara Ghoulam, signale que les autorités mandataires édifièrent l’escalier dans les années vingt. Celui-ci, en mauvais état, présente des dalles usées ou descellées.
Le deuxième escalier construit était jadis connu sous le nom de Selwan et Ouwalda, avant de porter celui de la famille Massaad, qui a acheté la propriété aux Sursock. Il s’étire de la rue d’Arménie à la rue de l’hôpital orthodoxe. En 2015, une société immobilière édifiant une tour à la limite des escaliers obtient de la municipalité de Beyrouth l’autorisation de les démolir pour aménager un accès direct au parking de l’immeuble. L’association Achrafieh Stairs s’est alors mobilisée pour réclamer sa sauvegarde. Le ministre de la Culture de l’époque, Raymond Arayji, l’a inscrit sur la liste des biens nationaux.

On détruit le Vendôme
L’escalier al-Saydé tient son nom du mazar (capella) dédié à la Vierge Marie, Saydet el-Bzeiz ou Notre-Dame des mamelles, situé à l’entrée d’une petite grotte ouverte aux visiteurs. Le vieux sentier a été bétonné en 1950. Selon la légende, la Vierge y a fait une apparition suivie de miracles. Les offrandes en bijoux et en argent qui lui étaient destinées ont été volées durant la guerre civile en 1975. On raconte aussi que la rampe d’escalier, qui existe aujourd’hui, aurait été construite par un veuf suite à la demande de sa femme agonisante, qui voulait offrir sécurité et confort d’utilisation aux seniors qui empruntaient ce passage. Pour égayer l’environnement, les Dihzahyners, groupe d’étudiants en design graphique de l’Université américaine de Beyrouth, ont peint les escaliers de couleurs vives sur toute leur surface.
Le Vendôme, dont les 131 marches vont de la rue d’Arménie à la rue Getaoui et à l’école évangélique arménienne, a été la cible des promoteurs. Il y a deux ans, une société immobilière a acheté le terrain et a détruit une partie de cet escalier. Connu initialement sous le nom de Geara, nom du notaire propriétaire du terrain, il fut baptisé à partir de 1980 du nom du cinéma Vendôme, construit par la famille Vicenti. Ce qui reste de cette voie publique a été décoré de graffitis par le collectif Kahraba, dirigé par Aurélien Zouki. Un festival culturel est organisé chaque année en juillet sur les lieux. Dans leur ensemble, ces voies piétonnes agrémentées de bacs à fleurs par les riverains sont éclairées par la municipalité. La société Sukleen se charge de leur nettoyage.
Facteurs d’une mixité sociale se rapportant à l’histoire de tout un secteur, les escaliers de Mar Mikhaël ont toujours eu leur place et leur fonction dans le canevas urbain. Qu’ils disparaissent et il y a fort à parier qu’une partie de l’édifice de notre mémoire se délitera.

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