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LIBAN : Pour les démocrates chiites, la disparition de Rafsandjani signe « la fin de la révolution islamique »

Ali Akbar Hachémi Rafsandjani. Atta Kenare/AFP

ÉCLAIRAGE
10/01/2017

La disparition de l’ancien président iranien, l’ayatollah Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, risque de freiner la progression de l’aile réformatrice en Iran.
Mais dire que sa mort est « une grande perte pour les modérés », pour reprendre l’expression de l’agence iranienne ISNA, serait en réalité vulgariser son influence réelle au cœur du régime.
Il n’incarnait pas tant une contestation claire et constante contre les radicaux, que le potentiel d’une opposition plus efficace – et sans doute plus menaçante – de l’intérieur.
C’est sur la duplicité de celui qui était à la fois une figure incontestable du règne iranien actuel, et le gardien habile d’une révolution islamique aux prises avec des glissements idéologiques, que s’attardent des démocrates chiites libanais interrogés par L’Orient-Le Jour.
Compagnon de route de l’ayatollah Khomeyni, l’ayatollah Rafsandajani était « le dernier de ceux qui ont fait la révolution islamique », constate l’analyste politique Moustapha Hani Fahs à L’Orient-Le Jour. Président du Conseil de discernement du régime – la plus haute instance de la République islamique – jusqu’à sa mort, il était avant tout la figure totémique de la révolution islamique, aussi bien respectée que crainte.
Il était seul capable d’« équilibrer les rapports au sein du pouvoir, entre réformateurs et conservateurs, mais aussi entre conservateurs eux-mêmes », relève M. Fahs, insistant sur le fait que même l’actuel guide suprême, l’ayatollah Khamenei, avait compté sur lui, dans un premier temps, pour concilier certaines divergences entre conservateurs.
Rafsandjani obéissait à une matrice d’idées modernes qui ne se départissent pas de la révolution. L’uléma Mohammad Hassan el-Amine décrit ainsi pour L’OLJ son « rôle réformateur » à travers la question de l’État islamique (dans le sens de l’État dont les lois sont régies par l’islam). « Il était, bien sûr, un adepte d’un régime islamique à caractère fondamentaliste, mais il a souhaité moderniser ce modèle et faire contrepoids aux tentatives de le radicaliser », explique le dignitaire, qui reconnaît « l’audace de certaines idées avancées » par l’ancien président iranien et qui « se rapprochaient des systèmes démocratiques modernes ». Son « modernisme » touchait notamment aux questions des libertés individuelles et s’exprimait dans une tendance à lâcher du lest sur les questions liées aux droits de la femme.
L’autre fil directeur de sa politique de « modération et d’équilibre » est son libéralisme économique, marque de fabrique de son mandat présidentiel. C’est ce libéralisme qui dictera sa politique d’« ouverture » aussi bien envers l’Occident, notamment les États-Unis, qu’envers le voisinage arabe, et précisément le Golfe. Une ouverture assortie naturellement de réserves à l’appel à exporter la révolution islamique. « Il est connu que l’ayatollah Rafsandjani est de ceux qui étaient les moins enthousiastes à cet appel », affirme Mohammad Hassan el-Amine. Et ses restrictions à ce bellicisme idéologique auraient « peut-être pour cause sa clairvoyance poussée et son aptitude à entrevoir les retombées d’une pareille confrontation », ajoute-t-il.
C’est sous l’angle de « la politique de l’État et non de la politique de la révolution » que le sociologue Mohammad Hussein Chamseddine explique le libéralisme de l’ayatollah disparu.
Il était « carrément contre l’exportation de la révolution, en ce qu’elle contrarie les intérêts vitaux du peuple iranien », explique-t-il. D’ailleurs, sa position est confortée aujourd’hui par la tendance accrue du peuple iranien à voir dans l’interventionnisme de Téhéran dans la région la source de la détresse socio-économique dont il pâtit actuellement.
En somme, celui qui a été « le dernier à porter le sentiment de la révolution et sa conscience », selon les termes de Moustapha Fahs, a été aussi le premier à mettre en garde contre l’exploitation de la rhétorique révolutionnaire au détriment des intérêts de l’État iranien, comme l’explique en substance Mohammad Hussein Chamseddine. Parce que la dualité entre réformateurs et conservateurs est un conflit entre l’État et la révolution, dont l’une des déclinaisons serait d’ailleurs le conflit, au Liban, entre l’État et la « résistance » du Hezbollah. Partant, ce que certains rapportent sur la neutralité, sinon la froideur, des rapports – « mauvais dès le départ » – entre l’ayatollah Rafsandjani et le parti chiite libanais n’est pas étonnant. Il aurait même été un contestataire de l’intervention militaire iranienne en Syrie, au Yémen et en Irak.
Mais sa contestation se démarquait de celle de son successeur à la présidence de la République, Mohammad Khatami, écarté de l’exercice politique, mais aussi de la méthode des meneurs de la révolution verte, qu’il avait pourtant secondée.
Il disposait en effet d’une habileté diplomatique, d’une subtilité et d’un charisme épousant son autorité acquise de père de la révolution. Et c’est cette souplesse qui fait dire à l’ancien ministre Ibrahim Chamseddine que « l’ayatollah Rafsandjani parvenait à contester la méthode de travail sans mettre en cause le régime ». Ses talents de diplomate, et sa force de caractère soulignée lui avaient d’ailleurs valu de parrainer la fin de la guerre irako-iranienne.
L’autre marque d’une intelligence qui lui accordait une capacité quasi unique de mener une opposition de l’intérieur est son pragmatisme, son flair des changements régionaux et internationaux. « Il savait repérer les instants opportuns de la paix et de la guerre. Il a repéré le temps adéquat pour faire la paix à l’Irak, puis identifié le temps de la guerre en 2003. Il a de la même manière pris conscience de l’ampleur du printemps arabe et tenté de mettre en garde contre un engagement iranien contre ces soulèvements », affirme Moustapha Fahs.
Dernière personnalité à « pouvoir amortir les tendances belliqueuses », il devenait aussi une menace aux gardiens de la révolution, en ce qu’il disposait d’une autorité et d’une crédibilité suffisante pour « désigner, en cas de décès de l’ayatollah Khamenei, le prochain guide suprême de l’Iran », constate M. Fahs. Mais avec la disparition de Rafsandjani, c’est une toute autre histoire qui s’écrit. « Avec lui, c’est l’idée de la révolution islamique, forgée par des hommes, qui atteint son terme. Elle est remplacée par le militarisme iranien, qui produit en duplicatas ses propres chefs ». Ironiquement, le sort de Rafsandajani serait similaire à celui de Amir Kabir, vizir du chah Nasreddine Kajar, exécuté en 1852 pour le projet de réforme dont il était porteur…

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