LIBAN : Sfeir-Khaled, même combat : l’unité nationale pour la souveraineté

Le mufti Khaled en compagnie du patriarche Sfeir à Bkerké, le 28 avril 1986.×

COMMEMORATION
https://www.lorientlejour.com/article/1170637/sfeir-khaled-meme-combat-lunite-nationale-pour-la-souverainete.html

The 30th anniversary of the assassination of the former mufti coincides with Lebanon’s farewell to the former head of the Maronite Church. Yara ABI AKL  | OLJ16 / 05/2019

Mardi 16 mai 1989. Une explosion secoue le quartier de Aïcha Bakkar vers 13h. Le cheikh Hassan Khaled, alors mufti de la République, est tué dans un attentat à la voiture piégée survenu alors que le dignitaire sunnite rentrait à Beyrouth à la suite d’une réunion à Baabda avec le général Michel Aoun, alors chef du gouvernement militaire de transition.

Trois longues décennies se sont écoulées depuis la disparition tragique de ce chef religieux, devenu au fil du temps un des plus grands symboles du vivre-ensemble, du dialogue islamo-chrétien et un farouche opposant de la mainmise syrienne sur le pays. Les services de renseignements syriens ont d’ailleurs rapidement été accusés d’être à l’origine de cet attentat, qui a fait plus de 70 blessés.

C’était il y a trente ans, jour pour jour. Mais, cette année, la commémoration de l’assassinat de l’ancien mufti de la République revêt une dimension symbolique toute particulière. Et pour cause : elle coïncide avec les adieux que le Liban fera aujourd’hui au patriarche émérite Nasrallah Sfeir, autre grand homme de ce pays et ferme militant de la souveraineté et de la préservation du modèle libanais, principalement axé sur le dialogue et l’ouverture sur autrui.

La mémoire collective des Libanais se rappelle sans doute de la fameuse photo de Nasrallah Sfeir et Hassan Khaled, lors de la visite que lui a rendue l’ancien chef de l’Église maronite à Dar el-Fatwa, peu après le début de son mandat. D’autant qu’elle est devenue le symbole d’une noble leçon de vivre-ensemble. Nombreux sont ceux qui rappellent dans ce cadre que le patriarche maronite nouvellement élu avait soigneusement choisi Dar el-Fatwa pour sa toute première sortie « à caractère politique ». Une façon pour lui d’affirmer son attachement à l’unité des Libanais et de montrer sa détermination à œuvrer pour atteindre cet objectif noble. D’ailleurs, le patriarche Sfeir n’avait pas manqué de prendre le risque de traverser les lignes de démarcation pour rencontrer le mufti de la République. Ce dernier en avait fait de même pour se rendre à Bkerké et féliciter le nouveau patriarche pour son élection, en 1986. À en croire certains milieux politiques, ces deux entretiens avaient alors provoqué la colère des Syriens, qui avaient intérêt à maintenir le pays divisé et vacillant…

Quoi qu’il en soit, la mémoire collective se souvient aussi que le siège du patriarcat maronite était ouvert, dans un geste sans précédent, aux personnalités ne pouvant pas se rendre à Beyrouth-Ouest pour recevoir les condoléances au lendemain de l’assassinat tragique du mufti Khaled.

(Pour mémoire :  L’hommage de Deriane à la mémoire de Hassan Khaled)

Le pari sur les convergences…

Outre les bons rapports personnels qui ont toujours lié les deux dignitaires religieux, ces initiatives nobles ne sauraient naturellement être dissociées du contexte politique dans lequel elles sont intervenues, mais aussi et surtout du legs que le mufti Khaled a laissé aux Libanais.

À l’heure où les discordes et combats à caractère confessionnel déchiraient le tissu social libanais et pendant la période sombre de la poigne de fer syrienne, le cheikh Hassan Khaled, autorité sunnite de Beyrouth, prônait l’ouverture aux chrétiens et plaidait ouvertement pour l’unité nationale. Il prenait même des positions particulièrement hostiles à Damas.

Ce sont ces mêmes positions que les Assises islamiques, un groupement rassemblant les Premiers ministres et les députés sunnites sous la houlette du mufti, ont adoptées pour se joindre à la lutte de Hassan Khaled en faveur d’un Liban libre, souverain et indépendant.

Interrogé à ce sujet par L’Orient-Le Jour, l’ancien ministre et député Hassan Rifaï, membre à l’époque des Assises islamiques, explique que le mufti Khaled était sage et exhortait les sunnites à s’attacher au Liban, en tant qu’unique modèle de démocratie et de liberté dans la région. « En dépit de leur nom, les Assises islamiques n’ont jamais été un rassemblement à caractère communautaire ou confessionnel », insiste M. Rifaï, qui fait valoir que Hassan Khaled rencontrait plusieurs leaders chrétiens, notamment le Amid du Bloc national Raymond Eddé, et « a payé de sa vie le prix de cette ouverture et de son attachement à l’indépendance du pays ».

À une question portant sur sa relation avec Mgr Sfeir, M. Rifaï répond en faisant valoir que les deux hommes partageaient les principes du dialogue intercommunautaire et de l’opposition à l’occupation syrienne, et c’est ce qui avait favorisé leurs rapports.

Même son de cloche chez Talal Merhebi, ancien ministre et membre des Assises islamiques. Contacté par L’OLJ, il souligne que le mufti Khaled et le patriarche Sfeir « convergeaient sur l’opposition aux milices qui s’entretuaient pendant la guerre civile, mais surtout à l’hégémonie syrienne sur le Liban, et insistaient pour la préservation du vivre-ensemble ». « Ils avaient aussi les mêmes prises de positions audacieuses en faveur de l’unité nationale, un des objectifs des Assises islamiques », ajoute-t-il, avant d’estimer qu’ils ont donné d’importantes leçons de patriotisme aux Libanais.

« Ils ont comblé le fossé sanglant »

Cette belle symbiose islamo-chrétienne qu’incarnaient si bien le patriarche Nasrallah Sfeir et le mufti Hassan Khaled fait dire à Marwan Hamadé, député joumblattiste du Chouf, que ces deux grands hommes « ont comblé, à un moment de l’histoire où le pays aurait pu connaître une partition irréversible, le fossé sanglant qui séparait les Libanais ».

Dans une déclaration à L’OLJ, M. Hamadé ajoute : « Avec le mufti Khaled et son confrère l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine (ancien président du Conseil supérieur chiite), l’islam libanais a osé se singulariser de l’hégémonie syrienne et réaffirmer une option d’indépendance avec les principes musulmans que l’on sait. » Rendant également hommage au patriarche Sfeir, M. Hamadé déclare : « Avec Mgr Sfeir, c’est la même indépendance – encore plus ferme – qui s’est affirmée et maintenue dans le plus bel esprit du pacte de 1943, avec un arabisme tolérant. »

Et de conclure : « L’un aura été assassiné avant Taëf parce que les Syriens ne voulaient pas d’une réconciliation entre Libanais, et l’autre malmené après Taëf parce que Damas et certains Libanais ne veulent toujours pas de cette réconciliation. Les deux chefs religieux incarnent, dans la mémoire nationale, des moments qui permettent de surmonter les vénalités politiques actuelles. »

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