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L’État irakien au bord de l’effondrement

L’État irakien au bord de l’effondrement

Des membres de la cellule de crise Covid-19 hier à l’université de Bassora, dans le sud de l’Irak. Hussein Faleh/AFPDÉCRYPTAGE

La crise pétrolière combinée à la propagation du coronavirus plonge dans la précarité la majorité de la population.Soulayma MARDAM BEY | OLJ07/04/2020

Aucune épreuve n’aura été épargnée aux Irakiens au cours des dernières décennies. Il y a eu la dictature de Saddam Hussein et son lot de guerres interminables ; l’embargo et l’appauvrissement général de la société ; l’occupation américaine et les guerres confessionnelles qui s’en sont suivies ; l’État islamique (EI) et son idéologie mortifère ; un pouvoir sectaire corrompu sous influence iranienne et un soulèvement populaire réprimé dans le sang. Pour couronner le tout, la guerre du pétrole conjuguée à la propagation du coronavirus menace à présent le pays d’un effondrement.

La chute du prix du baril de pétrole de 60 dollars en décembre à moins de 30 dollars aujourd’hui plonge l’Irak dans la tourmente. Le pays est le deuxième plus gros producteur d’or noir au sein de l’OPEP et dépend économiquement de cette ressource qui lui assure près de 93 % de ses recettes budgétaires et 99 % de ses exportations. C’est elle qui permet de financer le secteur public, soit près de 40 % de l’emploi. La baisse vertigineuse des revenus pétroliers fragilise les fonctionnaires pour qui l’État ne pourra pas garantir le niveau de vie actuel au cours des mois à venir. « Nous sommes en train de couler », a explicitement reconnu dimanche le Premier ministre désigné irakien, Adnane Zorfi, à la télévision nationale, précisant que le gouvernement ne serait pas « en mesure de payer la moitié des salaires le mois prochain ». La situation des fonctionnaires semble toutefois plutôt enviable comparée à celle, majoritaire, des employés du privé, où l’économie informelle domine de manière quasi exclusive. Les mesures de confinement imposées par les autorités font craindre une précarisation de ces travailleurs dont la majorité vit au jour le jour, sans économies et sans filet de sécurité qui lui garantissent tout simplement de quoi se nourrir.

« Ici, il y a deux choix. Soit tu prends le risque de sortir, tu contractes le coronavirus et tu peux, potentiellement, rester en vie ; soit tu meurs de faim ou de malnutrition chez toi », résume Jamil*, un médecin qui habite à Nassiriyah, l’une des places fortes du soulèvement populaire amorcé en octobre dernier, située au sud du pays.

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Entre 3 000 et 9 000 cas

Le pouvoir irakien semble désemparé, alors qu’il est embourbé dans sa propre crise, depuis la démission, en décembre dernier, de l’ancien Premier ministre Adel Abdel Mahdi. À la mi-mars, le président Barham Saleh a choisi Adnane Zorfi pour former un nouveau gouvernement. Mais il faut à présent que M. Zorfi obtienne la confiance du Parlement dont le deuxième bloc, celui des milices pro-iraniennes, a d’ores et déjà rejeté sa désignation au prétexte qu’il serait « l’homme des Américains ». Cette instabilité politique intervient à une période de recrudescence des tensions entre Washington et Téhéran dans le sillage de l’assassinat par les États-Unis de Kassem Soleimani, ancien commandant en chef de la brigade al-Qods au sein des gardiens de la révolution iranienne. Depuis, des attaques régulières visent les troupes américaines stationnées en Irak, nourrissant l’angoisse de la population à l’idée d’une guerre éventuelle entre les deux puissances sur son territoire. La mainmise de Téhéran sur le pouvoir inquiète par ailleurs d’autant plus que la République islamique est l’un des principaux foyers de la pandémie liée au coronavirus dans le monde. Les autorités ont mis en œuvre des mesures de confinement strictes afin d’enrayer la pandémie. « Nous sommes le meilleur pays au monde en termes de mesures préventives », a déclaré le ministre de la Santé Jaafar Allaoui, tout en reconnaissant qu’en cas de « propagation rapide de la maladie, comme dans d’autres pays, nous n’aurons pas les moyens d’y faire face ».

Pour une partie des Irakiens, le pouvoir gesticule sans prendre réellement en compte leurs difficultés au quotidien. « Ils n’ont pas vraiment de discours politique autour de la pandémie. Ils ne sont bons qu’à porter des masques lorsqu’ils s’expriment publiquement. Mais ils ne proposent aucune solution pour venir en aide aux gens contaminés, ou soutenir les travailleurs, notamment ceux du privé », déplore Ahmad Hassan, journaliste et activiste irakien. « Pour le ministère de la Santé, il y aurait plus de 700 cas de contamination. Mais ces chiffres sont sans doute beaucoup plus élevés. Tout simplement parce que très peu de tests ont été effectués », ajoute-t-il.

Selon des sources médicales rapportées par l’agence Reuters, le gouvernement sous-déclarerait le nombre de cas, les vrais chiffres oscilleraient en fait entre 3 000 et 9 000. Un fardeau beaucoup trop lourd pour le système de santé irakien, en crise partout dans le pays.

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« Grave pénurie »

Seuls 2,5 % du budget national ont été alloués au ministère de la Santé en 2019. Depuis l’intervention américaine en Irak, près de 18 000 médecins ont pris le chemin de l’exode, conduisant à une pénurie de ressources humaines. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le pays ne dispose que de 8,2 médecins pour 10 000 habitants quand ce chiffre s’élève à 11,4 pour l’Iran, 17,9 pour la Chine ou encore 40,1 pour l’Italie, trois pays gravement touchés par la pandémie actuelle. En moyenne, l’OMS estime qu’il n’y a que 14 lits d’hôpital pour 10 000 personnes sur tout le territoire.

« Les hôpitaux manquent de moyens. Beaucoup de médecins ont été contaminés. Nombre d’entre eux cherchent à quitter leurs postes pour d’autres et ont recours à leurs relations et aux pistons. Malheureusement, si la pandémie s’aggrave, nous ne sommes pas armés pour l’affronter », confie Haïdar, volontaire au sein du Croissant-Rouge à Bagdad. Avec son équipe, il organise régulièrement des campagnes de prévention dans les quartiers de la capitale où la distanciation sociale n’est pas respectée par la population.  Faites évoluer votre abonnement et profitez maintenant d’un accès illimité aux contenus réservés aux abonnés PremiumPlus de détails

« Dans le monde entier, le secteur de la santé souffre des mêmes maux face au coronavirus. Mais ici, à Mossoul, il y a une grave pénurie de fournitures médicales. Nos équipes sont prêtes à contrôler la pandémie et on espère que la conscience des gens va se réveiller », confie Bilal*, un infirmier qui travaille dans cette ville du nord du pays reprise à l’EI en 2017.

« Dans les régions du Nord et de l’Ouest, le système de santé a été complètement décimé par la guerre contre l’EI et il n’y a eu que très peu de reconstruction après. Si le virus se développe ici, c’est une véritable bombe à retardement », analyse Omar Dewachi, médecin et professeur associé au département d’anthropologie médicale à la Rutgers University. « Les cas de coronavirus sont signalés à des échelles différentes selon les régions. L’une des craintes est que les ressources du gouvernement soient ensuite réparties de manière inégale, ce qui a été le cas jusqu’à présent. »

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« Ils ne nous écoutent pas »

La progression de la pandémie exacerbe toutes les failles d’un système économique et politique, largement dénoncées par le soulèvement populaire amorcé en octobre dernier. Mais elle peut en même temps profiter au pouvoir qui cherche à définitivement fermer la parenthèse révolutionnaire. Les mesures de confinement ont contraint la majorité des contestataires qui campaient sur les places fortes du pays à rentrer chez eux. Toutefois, une minorité se relaie quotidiennement pour maintenir le mouvement.

« En fait, il y a toujours des protestataires aujourd’hui mais ils travaillent différemment. Ils sensibilisent autour de l’usage des masques et des gants. Ils fabriquent et distribuent du matériel aux gens – y compris dans les hôpitaux – et collectent des fonds pour récolter des denrées alimentaires à distribuer à ceux qui vont être affectés par le couvre-feu », nuance Ahmad Hassan.

Le travail de prévention se heurte toutefois au poids du religieux. « Non seulement nous manquons cruellement de moyens et nous sommes surmenés, mais en plus, beaucoup de gens font plus confiance à la religion qu’à la science et ne nous écoutent pas », fustige Jamil.

Le gouvernement irakien a pourtant pu compter sur une large partie de l’establishment religieux chiite pour faire campagne contre des groupes extrémistes opposés aux recommandations sanitaires appelant à la fermeture des mausolées saints et des mosquées. L’ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire en Irak, a ainsi publié une série de fatwas pour promouvoir la distanciation sociale et éviter les rassemblements religieux. Une position qui tranche avec celle du clerc populiste Moqtada Sadr qui avait exhorté ses partisans à empêcher les forces de sécurité de fermer les lieux saints. « L’une des vulnérabilités apparues en Irak est liée aux rituels religieux. Les prières du vendredi et les pèlerinages chiites ont rendu le gouvernement et la communauté internationale sanitaire anxieux à l’idée d’une potentielle propagation du virus d’un endroit à l’autre ou d’une population à l’autre », décrypte Omar Derwashi. « Mais ce n’est pas propre à l’Irak. La principale difficulté est d’amener les gens à ne pas participer à ces rituels communautaires. »

* Les prénoms ont été modifiés

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