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L’État au risque de sa subjugation

L’État au risque de sa subjugation



OLJ / Par Youssef MOUAWAD, le 22 janvier 2021 à 00h00

Un pays disparaît quand il n’a plus la possibilité de se défendre ou de nourrir sa population, quand toute autorité s’y sera diluée ou fracturée ou quand ses leaders nominaux, dépassant le stade du déni, admettent qu’ils n’ont plus d’autre issue que la capitulation sans condition. C’est là que le jeu des nations intervient pour effacer une entité de la carte géographique et pour la fusionner avec une autre

Aussi, n’étaient le délabrement et l’inconsistance du pouvoir actuel à Damas, le Liban aurait été liquidé sans autre forme de procès

Un peu de politique fiction : imaginons une Syrie maîtresse d’elle-même comme sous Hafez el-Assad, eh bien on serait allégrement passé de la finlandisation effective de notre patrie à son annexion pure et simple par le puissant voisin. Un régime confédéral, au bas mot, nous aurait été imposé. Et les Nations unies, pour l’occasion, se seraient fendues, en guise de condoléances, d’une déclaration réprouvant le viol des consciences et des frontières et condamnant la main basse injustifiable sur le pays du Cèdre, tout en assurant les Libanais indépendantistes de leurs profonds regrets. Ceux des nôtres qui auraient pu songer, en telle occurrence, à brandir l’effet dissuasif du chapitre VII de la Charte de l’ONU en auraient été pour leurs frais

Est-ce le lot funeste de tout État défaillant (failed state) ? Ainsi le Liban aurait vécu ! Et n’est-ce pas un score pour notre pays que d’avoir pu célébrer son premier centenaire l’année dernière ? Célébration honteuse, certes, s’étant déroulée sans tambour ni trompette

Mais que le voisin syrien soit si chancelant, que l’envie de nous phagocyter lui soit passée n’empêche pas que le Liban vive en ce moment, les yeux grands ouverts, cette déliquescence que le droit de la guerre désigne par le substantif debellatio, ou subjugation. Ce concept défunt, aux yeux de certains publicistes, a été déterré pour servir de support juridique à l’occupation de l’Irak en 2003 par les armées de la coalition. À rappeler que la chute de Bagdad et le délitement consécutif du pouvoir baathiste consacrèrent l’anéantissement d’un État autrefois souverain sur son territoire. Un pays « subjugué » n’a pas voix au chapitre et son avenir politique, qui est à la merci des vainqueurs, lui est asséné comme un coup de massue par ceux qui l’auraient dompté

Sommes-nous sous occupation?

L’exception libanaise tiendra cependant au fait que la liquidation de notre cher et jeune pays se ferait sans intervention militaire ou occupation étrangère, contrairement à ce qui fut le cas de Carthage à l’issue de la troisième guerre punique ou de l’Allemagne lors de sa capitulation en 1945. Sans occupation étrangère, dites-vous?

Vous qui rétorquez, que vous faut-il donc de plus ? De quel aveuglement êtes-vous donc les victimes ? Noyautage de l’administration et croissance d’un État dans l’État ne constituent pas donc à vos yeux de Béotiens des preuves suffisantes d’une mainmise tentaculaire, par le « parti de l’étranger », sur nos destinées?

Quand les troupes alliées eurent écrasé le nazisme, Edgar Morin écrivit L’an zéro de l’Allemagne pour dresser un état des lieux dans un pays désormais occupé par quatre nations victorieuses. Il y insista sur l’état mental du peuple vaincu, en état de somnambulisme, en proie à la faim et aux rumeurs.

Somnambulisme des Allemands ou aveuglement ou lâcheté des Libanais, cela revient au même. Et tenez-vous bien, il y en a, et des meilleurs, pour apporter le démenti et nier le fait de notre asservissement et de notre inféodation au Commonwealth des mollahs.

Depuis le déclenchement de la guerre civile en 1975, l’État libanais n’est pas tout à fait l’autorité souveraine en son pré carré. L’accord de Taëf, compromis illusoire s’il en fut, est prescrit dans les faits : il est inapplicable tant qu’une Syrie toute-puissante et implacable ne peut jouer le rôle de médiateur ou celui d’arbitre pour imposer sa volonté aux divers groupes qui s’entre-déchirent sans vergogne sur la place publique.

Des régimes et des hommes

Walid Joumblatt vient de déclarer que « le Liban est devenu une province iranienne ingouvernable » ;

ayant une généalogie, le leader socialiste sait de quoi il parle. De son côté, Gebran Bassil a lancé l’idée d’un changement de régime. À ce dernier, qui ne semble pas avoir assimilé les leçons de notre catéchisme historique, il n’y a qu’une réplique : ce ne sont jamais les Libanais qui décident de leur propre sort et notre destin constitutionnel et notre surface géographique dépendent de l’entente internationale ou régionale.

Pas plus à Taëf en 1989, où nos députés étaient cloîtrés ou maintenus quasi-otages, qu’à la Résidence des Pins où le Grand Liban fut proclamé en 1920 par un général français les populations ne furent proprement consultées. Et pas plus avec le règlement de Chekib Effendi de 1845 qu’avec le règlement organique de 1861 on ne respecta le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes!