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Les multiples trésors archéologiques de Bisri et Nahr el-Kalb, à préserver absolument !

Les multiples trésors archéologiques de Bisri et Nahr el-Kalb, à préserver absolument !

PATRIMOINE

Par Fady STEPHAN, le 28 avril 2020 à 00h00, mis à jour à 00h00

Un chapiteau blanc parmi les trésors découverts dans la vallée de Bisri.

À l’occasion de la Journée mondiale du patrimoine, le 18 avril, il est essentiel de rappeler la dimension historique et quasi mythique de deux sites libanais, dont la préservation fait actuellement l’objet d’un véhément débat public : les « ruines » de Marj Bisri et le site multihistorique de Nahr el-Kalb.

Pour Bisri, de très nombreuses voix se sont élevées, dénonçant les saccages environnementaux d’un site d’une beauté rare (dans la perspective de la construction du grand barrage controversé). Le célèbre poète Alphonse de Lamartine, amoureux de nos vallées, ayant atteint au cours de son périple oriental le point de jonction des deux failles géologiques de Jezzine et Bisri, s’était arrêté, saisi par l’admiration, ébloui. Et cet homme, qui avait perdu l’entièreté de sa foi avec la mort de sa fille Julia à Beyrouth, imagina que cette déchirure du terrain avait été produite « par le fils de l’homme lorsqu’il poussa (sur le Golgotha) son dernier cri ». Il notait aussi l’impressionnant vertige qui se saisit de quiconque se penche sur ces vallées sublimes prolongeant la Galilée, ivresse autant physique qu’esthétique du fait de la richesse de la flore de l’endroit.

Il y a cependant plus encore. La Direction générale des antiquités (DGA) a entrepris durant l’été précédent, et après un sondage préliminaire positif, un début de fouilles dans la vallée de Bisri. Le public n’en a pas été informé par prudence. Il faut que pareils travaux scientifiques se poursuivent car l’attestation de trois types de matériaux de construction dans la « kherbet » du Marj, celui de colonnes de granite gris, de granite rosé d’Assouan (depuis longtemps volé, selon ce que nous ont dit les paysans de l’endroit), et de marbre blanc récemment surgi des entrailles de la terre durant ces fouilles préliminaires, indique la présence d’au moins trois types d’édifices religieux ou palatiaux qu’il faudrait absolument retrouver entiers.

De son côté, l’onomastique offre plusieurs possibilités d’interprétation du nom « Bisri » : « Beit Cérès » (déesse romaine de l’agriculture), « Busiris » (roi sanguinaire d’Égypte), « Beit Shahré » (temple de la Lune), et également un rapprochement possible avec le « Bostrenus » (nom romain du fleuve Awali). Autant pour préserver ces traces historiques essentielles que pour le souvenir toujours vif du passage en ce lieu de Lamartine qui écrivit des pages immortelles sur notre pays, préservons ce site !

Des matériaux inédits sous les colonnes grises, selon l’archéologue. Photos DR

Nahr el-Kalb, un trésor unique en Méditerranée

Quant au promontoire de Nahr el-Kalb, il est à protéger de toute urgence, car il s’agit de plusieurs pages d’histoire inscrites non sur du papyrus ou du parchemin, mais sur les parois verticales des rochers du Liban. En plus de la présence concrète de ce trésor sculptural et scriptural unique en Méditerranée, extrêmement rare dans le monde, excepté les stèles inscrites et illustrées de Darius Ier au Behistun datant de 515 av. J.-C., il faut imaginer tout un cérémonial antique se répétant périodiquement en cet endroit durant la haute Antiquité, avec chants et récitatifs.

J’avais en effet remarqué dans mon étude du style propre à l’ensemble des textes phéniciens connus réunis pour l’École pratique des hautes études, qu’il y avait des assonances, allitérations, répétions rythmiques, nettement perceptibles dans nombre de ces textes, si on leur prêtait oreille. Les Anciens, après leur invention des écritures syllabique, cunéiforme et hiéroglyphique, puis de l’alphabet, devaient réciter à voix haute durant des cérémonies incantatoires de glorification, bénédiction ou malédiction, leurs principaux textes inscrits, en présence de prêtres et vestales. Les « carmina », premiers chants, étaient incantatoires. C’est ce que semble aussi indiquer une très longue inscription du prince Azitawada de Karatépé (720 av. J.-C.).

Un trésor de marbre exhumé à Bisri.

Un chercheur allemand, venu il y a quelques années donner une causerie à l’Institut d’Orient de Zokak el-Blatt, affirme avoir noté dans le texte phénicien connu du tell archéologique de Karatépé, au niveau d’Adana en Turquie, des vides et inexplicables creux à même l’inscription. Celle-ci, immense, s’étend et se répète en effet périodiquement sur les bases des piliers, les statues et les murs entiers de la ville, de sorte à obtenir un récitatif. Il en avait conclu que le texte en question n’était pas simplement lu à haute voix, mais chanté ou psalmodié.

Aux funérailles des rois Tabnit et Echmounazar de Sidon, son fils (Ve siècle av. J.-C.), les textes gravés à même leurs sarcophages n’avaient pas uniquement été lus et récités, mais très probablement psalmodiés et chantés comme des « carmina », avant qu’il soit procédé à la mise en terre. Dans la liturgie araméenne-syriaque, qui en a conservé quelque chose, on appelle cela « randahat ».

Imaginons Nahr el-Kalb, « tête du Baal », avec sa faune et sa flore autrefois préservées, enrobé de pareils rituels liturgiques psalmodiés et chantés, afin de rappeler au roi des cités-États prochaines, aux prêtres et à la foule des villes se pressant là, les hauts faits de Ramsès II, Assarhaddon, Assournasirpal II, Shalmanazer III ou l’effroyable Nabuchodonosor ! Il en serait de même plus tard avec les épopées d’Homère et la « Chanson de Roland », récitées, rythmées, chantées.

Un fil invisible relie les épopées les plus connues à l’épopée essentielle et première, celle de Gilgamesh en Mésopotamie. Dix siècles avant Homère, l’épopée mêlait déjà divinités, demi-dieux, rois et humains. Les dynasties de Mésopotamie, Babylonie ou Assur tentaient vraisemblablement de rééditer les prouesses du héros Gilgamesh (qui venait à bout du Géant des Cèdres Houmbaba et se saisissait de la Fleur d’éternité), et de réussir là où il avait au final échoué, se laissant dérober la fleur de vie par le serpent. C’est peut-être pourquoi, dans sa figuration sur une stèle de Wadi Brissa au Hermel, on voit l’abominable Nabuchodonosor II, responsable de la première déportation historique en présence d’un cèdre. Il tenterait de pénétrer dans la forêt avant de pouvoir se saisir de la fleur d’immortalité.

Le texte, qui est mal préservé à Nahr el-Kalb, et figure également en bon état à Wadi Brissa, est poétique, c’est-à-dire épique, donnant au roi néo-babylonien une apparence héroïque, mythique, semi-divine.

Retrouvons dans la toute tranquillité des fouilles méthodiques et lentes les bâtisses antiques et toujours mystérieuses de Bisri, et préservons de toute urgence Nahr el-Kalb face à l’incompréhensible désinvolture des officiels !

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