الرئيسية / home slide /
Le Liban, une nation en devenir

Le Liban, une nation en devenir

« L’histoire est jonchée de nations détruites », écrit Mauriac, mais que le Liban « ne soit pas éternel » ne signifie pas qu’il est mort.

OLJ / Par Fady NOUN, le 20 juillet 2020 à 00h00

Le général Henri Gouraud, qui proclama le Grand Liban, et le patriarche Élias Hoyek à Dimane, siège d’été des patriarches maronites.

Pour le centenaire du Grand Liban, la revue universitaire Travaux et Jours* (voir encadré) consacre un numéro spécial à la genèse de l’État libanais. Son rédacteur en chef, Antoine Courban, intitule son éditorial « Une identité nationale à conquérir ». Ce titre donne le ton à l’ensemble du numéro, en énonçant une vérité fondamentale : comme toute réalité historique, politique et sociale, le Liban est une nation en devenir, ce n’est pas une donnée figée.

Ce texte liminaire reproduit un passage d’une lettre pastorale du patriarche Élias Hoyek datant de 1931. Celui qui a négocié à Versailles la création du Grand Liban y conjure les responsables et les gouvernants du moment de se préoccuper de préserver l’espace public, en se consacrant à la recherche du bien commun et non de l’intérêt personnel : « Vous les gouvernants, écrit-il, les patrons du pays, vous les juges de la terre, vous les députés du peuple qui vivez sur le compte du peuple, (…) vous êtes obligés, en votre qualité officielle et en fonction de vos charges, de rechercher l’intérêt public. Votre temps n’est pas consacré à votre intérêt, votre action n’est pas pour vous, mais pour l’État et pour la patrie que vous représentez. » Ce SOS angoissé est lancé dix ans seulement après la proclamation du général Henri Joseph Eugène Gouraud. Antoine Courban le commente en ces termes : « Il (le patriarche maronite) avait senti le danger mortel du clientélisme et de la mauvaise gouvernance dont nous constatons, cent ans après, les ravages désastreux sur notre pays. »

L’appel du patriarche Hoyek reste d’une actualité brûlante. Le Liban est-il ingouvernable ? N’est-il qu’une erreur de l’histoire ? Face aux idéologies qui le présentent comme ayant été « détaché » par le mandataire français d’une Syrie « naturelle », le Liban se justifie-t-il comme État indépendant ?

Papier monnaie de 25 piastres (100 piastres valaient une livre) du Grand Liban.

Une réponse convaincante est donnée à cette question par Jacques Keilo, ingénieur cartographe, docteur de l’Université Paris IV-Sorbonne. Pour ce docteur en géographie politique, la réponse à cette question frontale est négative et ne fait aucun doute. Keilo s’emploie – certes dans les limites d’un article de revue – à déconstruire le discours idéologique qui cherche à diluer le Grand Liban dans une entité politique plus large qui lui serait antérieure. Usant des deux concepts de « continuation » et de « succession », le chercheur démontre que la République arabe syrienne n’est « ni la continuation ni la succession » de cette réalité lointaine qu’est l’espace historico-géographique antique nommé Syrie et qui, de l’Antiquité classique à l’Empire ottoman, a revêtu divers contours ; toutefois, il admet que le Liban et la Syrie sont bien tous deux, chacun à sa manière, « héritiers culturels » de cet espace dont ils reproduisent certains des traits, dans la mesure où la géographie conditionne nécessairement l’histoire. Dans un article paru dans L’Orient-Le Jour (« La “Phénicie”, entre réalité historique et récupération politique », 2 mars 2019), Keilo applique par ailleurs ce même raisonnement à une idéologie que certains « libanistes » ont développée comme argumentaire contre les partisans de la Grande Syrie. Il assure donc qu’il est tout aussi faux d’inscrire le Liban dans « la continuité ou la succession » d’une Phénicie historique, que de l’inscrire dans la continuité ou la succession de la Syrie antique.

Ces constructions historiques idéologiques vont s’entrechoquer, parfois avec véhémence, entre 1918 et 1920, la période qui a suivi immédiatement la fin de la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman, et la proclamation du Grand Liban le 1er septembre 1920. En deux articles distincts, l’historienne Carla Eddé, vice-recteur de l’USJ, et l’essayiste Youssef Moawad analysent, chacun selon un éclairage différent, cette période charnière. Les hésitations viennent tout aussi bien de la puissance mandataire. Carla Eddé parle de la genèse de l’État libanais comme d’un « difficile apprentissage des dissensions et des négociations ». On voit dans cette période s’opposer les « libanistes » aux « unionistes arabes », comme aussi les partisans d’une Syrie arabe et ceux d’une Syrie syrienne. « Faut-il ou pas commémorer la genèse de l’État libanais en 1920 ? (…) Cent ans après, la question divise encore au Liban », constate l’auteure de l’article. Ainsi, si nous ne sommes pas une erreur de l’histoire, cent ans de mauvaise gouvernance plus tard, nous en sommes encore certainement une page inachevée.

Pour sa part, abordant son sujet sous l’angle purement maronite, Youssef Moawad évoque une population de rescapés de la grande famine de 1915-1918, qui voient dans le Liban « un pays à portée de main ». « Le poids des revendications des chrétiens de la montagne et de Beyrouth a été déterminant (dans la décision de création de l’État du Grand Liban), écrit en particulier Moawad. Cela permet de mieux comprendre pourquoi la figure du patriarche maronite de l’époque, Mgr Élias Hoyek, occupe une place éminente dans la galerie des portraits des pères fondateurs du Liban moderne. »

Nation et patrie
Il est clair que la réalité de la nation libanaise aurait sans doute mérité une plus grande attention de la part des historiens. Aujourd’hui, l’agrégation de communautés qui la forme est, pensent certains, à son point de plus faible intégration. Est-ce une raison pour annoncer la mort du Liban ? Certes, le rêve d’un État de droit qui incarnerait les aspirations et la volonté d’indépendance d’une nation libanaise ne s’est pas encore réalisé, mais l’existence du Liban comme patrie, noyau dur de la nation et de l’État, ne saurait nécessairement faire de doute. Que le Liban « ne soit pas éternel » ne signifie pas qu’il est mort. Dans son Bloc-notes, François Mauriac écrit : « Nous pensons que la France est éternelle (…) Mais l’histoire est jonchée de nations détruites (…) La France n’est pas éternelle » (Bloc-notes III, p. 241).

Ce qui précède et, éventuellement, survit aux nations, c’est la patrie. Dans son ouvrage Mémoire et identité, Jean-Paul II parle de la patrie comme « terre et territoire », mais ajoute que la patrie, c’est aussi « les valeurs et l’aspect spirituel qui composent la culture d’une nation déterminée ». À l’Unesco, le 2 juin 1980, le grand pape souligna que « même lorsqu’ils furent privés de leur territoire et que la nation fut démembrée, les Polonais ne perdirent pas le sens de leur patrimoine spirituel, ni de la culture reçue de leurs ancêtres », ajoutant que ce sens « se développa même de manière extraordinairement dynamique ». La patrie est pour Jean-Paul II « la mémoire historique » de la nation, sa genèse. Il n’y a donc pas à craindre pour le Liban, une nation « dont les racines historiques sont de nature religieuse » (Jean-Paul II), tant qu’un peuple en préservera l’esprit, en dépit de tous les désenchantements et échecs. Mais pour qu’il subsiste à la face du soleil, il est nécessaire qu’il s’en donne les moyens, tire les leçons de ses échecs et donne à son identité une valeur d’universalité.

(*) La revue « Travaux et Jours » peut être achetée en ligne à l’adresse : https://www.usj.edu.lb/publications/catalogue/my-usjinfo.php?perpubid=2957 

Elle est disponible en librairie et/ou sur commande.








Timbres français portant en surimpression « État du Grand Liban ».

« Travaux et Jours », une prouesse

Il n’est que juste de reconnaître que la parution de Travaux et Jours, en ce temps de confinement et d’effondrement financier, est une véritable prouesse, dont il faut savoir gré à Antoine Courban. La revue est également un hommage à une université qui n’a cessé depuis sa création en 1875, et surtout après la proclamation du Grand Liban, de promouvoir les valeurs d’unité nationale et de recherche du bien commun. Il n’est pas excessif de dire que l’Université Saint-Joseph a largement contribué à insuffler aux générations qu’elle a formées un esprit d’appartenance nationale à leur patrie. De même, elle a toujours promu une culture de l’unité politique ainsi qu’un attachement indéfectible et loyal à un État souverain. Un legs qui devrait motiver encore plus la génération du 17 octobre à redresser les institutions et à lutter contre un clientélisme qui attise la discorde et défait les États.