LA DERNIÈRE : Rhea Boueiz, bambou de nuit


Rea B heureuse en studio. Photo DR×

BEYROUTH INSIGHT

Le son, elle le saisit, le pétrit, le transforme, puis elle le partage, dans ces folles nuits blanches qui la sortent du silence sacré de son studio. Portrait d’une personne assez remarquable, dans tous les sens.Carla Henoud | OLJ13/06/20190

Même si c’est la nuit noire quand elle débarque quelque part, et qu’elle le fait en se glissant en silence entre les gens, les tables et le bruit, on ne voit qu’elle. Sa (très) grande taille, 1 m 86, sa minceur, ses bras fins, très fins, qui vous enveloppent, ses tatouages qui illuminent brusquement les lieux et marquent son territoire, son allure androgyne pourtant pétrie d’une douceur dissimulée. Rhéa Boueiz, 32 ans, fille de, petite-fille de, est aussi et surtout Rea B, folle de sons, cette multitude de bruits qu’elle transforme en notes de musique, en compostions, et dont elle a fait son métier.

Bad Girl

Rea B, comme le bambou, immense roseau qui fait un peu désordre dans une nature organisée, a l’apparence sensible mais sait résister aux vents mauvais, réagir, faire et se faire violence quand cela est nécessaire. De son grand-père paternel, le président Élias Hraoui, elle garde le souvenir d’un homme plein d’humour, qui aimait la musique, « Waël Kfoury, les déjeuners autour d’un verre d’arak ». « Il engueulait ceux qui osaient interrompre ce moment », précise Rhéa. « Parfois, je me demande s’il nous voit aujourd’hui. Je crois que c’est le seul qui aurait été complètement heureux de ce que je fais. » Pas encore entrée en adolescence durant son mandat, elle se souvient aussi des déjeuners du dimanche « chez lui, au palais. Nous étions obligés d’être tous bien sapés. J’étais grincheuse et je ne comprenais pas pourquoi je devais porter une robe pour aller déjeuner chez mon grand-père » ! À 14 ans, la petite fille en fleurs, aînée d’une fratrie de quatre enfants (Nohad, Tarek et Andrea), déchire ses vêtements de petite fille rangée, perd ses 50 kilos superflus pris suite à un accident et des vertèbres brisées qui l’ont alitée pendant cinq mois, et affiche une révolte contre tous les systèmes, à la recherche d’une nouvelle identité.

« Malgré mon côté rebelle, précise-t-elle, j’ai toujours eu beaucoup de respect pour ma famille. Je ne suis pas agressive, mais j’ai vite compris que c’était à eux de comprendre ma différence et mes choix personnels et professionnels. J’étais têtue et ils ont dû accepter… » Cette famille d’apparence conservatrice comprendra son besoin de liberté, sa passion pour le(s) son(s) et son départ pour Londres pour en rapporter un diplôme en sound design & engineering et music production. Dix ans qu’elle aimait mixer, à sa manière, proche de la composition, créer ses propres bits, ses propres bouts de musique. « J’ai été à Londres, dira-t-elle, pour voir si j’étais faite pour ça. Pour faire de la musique, il faut vraiment la faire… et la faire bien. Tout le monde peut mixer, moi, je voulais plus, je voulais composer. »

Jeddo Nohad

Rangé, donc, son diplôme en advertising and marketing obtenu quelques années auparavant, elle multiplie le « djaying » à Londres puis Beyrouth, en même temps qu’elle se réfugie en studio pour y (re)trouver un équilibre silencieux et puis des sons « qui, réunis, peuvent devenir des mots », précise-t-elle. De ce métier bipolaire, qui hurle la nuit et se tait le jour, qui fait danser et puis, le lendemain, se recueillir, elle dit : « C’est silencieux même si c’est très bruyant. Quelque chose de très subjectif. Ça peut être beau, ou moche, mais pas faux. » À Londres, elle se sent appartenir à une petite communauté qui aime la musique, partagée entre producteurs, compositeurs, mixeurs, ingénieurs du son. À son retour, un an plus tard, elle démarre chez Virgin Radio en tant que programmatrice radio et productrice – elle y est toujours. Elle se lance également dans le djaying en animant les « afters », celles qui démarrent à l’aube et réunissent les « débauchés du week-end », comme elle les appelle. Disco, techno, house, tout lui va, tant qu’il ne s’agit pas de mariages classiques, de soirées classiques et d’un public classique. « Ils viennent à moi pour une certaine ambiance. » Ses lieux de prédilection, là où tout se passe, où les chats sont gris et les nuits très blanches, sont, dans le désordre, Disco Banana, Grand Factory, Ballroom Blitz ou encore Garten. Rea B se charge également dans l’ombre et la plus grande discrétion du son de certains concerts, parmi lesquels celui de Mika qui s’est tenu au Liban. « Je n’aime pas paraître. Moi je sais que j’y étais, et ça suffit. »

Aujourd’hui, ce qui lui plaît le plus, c’est ce studio presque terminé qu’elle a monté avec son cousin… Élias Hraoui, et qu’ils utiliseront sous le nom des Groovy Cats. Avant de, peut-être, un jour, quitter tout et aller vivre ailleurs, « sur une montagne enneigée », loin de tout bruit. « Je pense souvent à mon jeddo paternel, Nohad, avec qui je faisais de longues balades dans la nature. Il me disait toujours : “La vie est très difficile, tu dois faire ce que tu veux.” » Alors Rhéa Boueiz, ou Rea B, fait ce qui lui plaît. Et ça lui va. « Tu es désert Bambou et jungle Bambou, forêt de Bambou, et coup de Bambou », chantait Alain Chamfort. Un peu de tout ça, la part d’ombre en plus.

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