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Insurrection et procrastination

Insurrection et procrastination

PAR YOUSSEF MOUAWADOLJ09/01/2020

Taisez-vous, braves Libanais ! Si on élève des murs de béton à Beyrouth, c’est que l’émeute gronde et qu’il faut bien protéger notre Parlement, ce rempart des libertés publiques et de la volonté populaire. Les députés risquent d’être malmenés et jetés à la rue, l’Assemblée nationale pouvant être investie à tout moment par la chienlit. C’est vous dire combien les locataires de cet auguste aréopage font confiance à leurs électeurs ! Mais que diable peuvent craindre les représentants de la nation, ceux-là mêmes qui ont reçu un mandat du peuple et qui bénéficient d’immunité parlementaire ?

Or, quelle atteinte à notre régime démocratique ce serait si la foule prenait d’assaut le siège du pouvoir législatif pour dissoudre cette Assemblée de toutes les forfaitures ! Et puis, n’est-ce pas que tout soulèvement d’ampleur est rupture avec une forme de gouvernement et appel à l’émancipation abrupte et immédiate ?

Mais trêve de bavardage, notre république parlementaire est-elle menacée si, dans un accès d’indignation patriotique, la foule des protestataires s’en prend à un régime corrompu ? Quand jamais le « maquignonnage n’a été poussé si loin, ni si impudemment étalé »*. Les manifestants, s’en prendre à la démocratie ? Allons donc. Bien au contraire, c’est pour préserver l’esprit des institutions qu’ils veulent chasser les pourris qui se succèdent à la tête d’un État concussionnaire. Un État recalé à l’échelle des nations, un État où les scandales étouffés succèdent à l’arbitraire et au bon plaisir.

Un point d’histoire : contrairement à la Syrie où, suivant l’usage consacré, les crises étaient réglées par la confrontation et la répression, les gouvernements libanais ont toujours eu recours à l’évitement et à la procrastination, procédés qui consistent à remettre à plus tard le règlement des problèmes de l’heure. Sous la présidence de Camille Chamoun, la crise d’identité nationale suscitée par la triple agression (Suez, 1956) n’allait être réglée qu’en 1958 après des soulèvements épars qu’on qualifiera d’événements (« hawadeth»). L’autre sujet de discorde, au lendemain de la guerre des Six-Jours, fut la question de la présence armée palestinienne : dès la fin des années soixante, elle dressa une partie des Libanais contre l’autre, mais la déflagration ne se fit au grand jour qu’en 1975. En attendant, le pays avait gagné quelque sept ans de paix civile précaire.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Alors que, depuis deux mois, la foule scande « tous sans exception », voilà que surgit, comme le diable d’une boîte, le candidat Hassane Diab pour soi-disant remettre de l’ordre dans les affaires !

On essaie, encore une fois, de faire du neuf avec du vieux ; or, cette recette éculée est inopérante. Nous sommes dans l’urgence ; ce n’est pas à une révolte de contribuables qu’on a affaire, même si le déclencheur fut l’institution de la taxe WhatsApp. Il s’agit, en l’espèce, d’une révolte d’affamés, et l’on ne peut suggérer aux ventres creux de prendre patience. Le pouvoir en place ne peut avoir les contestataires à l’usure. La paupérisation des économiquement faibles et des classes moyennes a ouvert les vannes du mécontentement.

Si d’aventure Hassane Diab parvient à constituer un gouvernement qui bénéficierait d’un vote de confiance, il doit se faire accorder par les manifestants un délai de grâce. Il ne peut l’obtenir qu’en donnant un signal fort. Aussi, doit-il procéder sans tarder à des purges dans l’administration**. La rue réclame des têtes, celles des affameurs, et c’est seulement quand ces têtes auront roulé sur le pavé que le peuple des barricades lui accordera un sursis.

Youssef MOUAWAD

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