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II – Lorsque l’entité libanaise prend forme au XVIIe siècle avec Fakhreddine II…

II – Lorsque l’entité libanaise prend forme au XVIIe siècle avec Fakhreddine II…


LE CENTENAIRE DU GRAND LIBAN

Le double séisme provoqué par l’effondrement économico-financier et la pandémie du coronavirus a occulté le fait que l’année en cours est marquée par le centenaire du Grand Liban, proclamé solennellement le 1er septembre 1920 par le général Gouraud sur les marches de l’entrée de la Résidence des Pins. Malgré les préoccupations dues à la crise, ce centenaire relance un débat ancien, et primordial : le Grand Liban est-il une entité artificielle, un accident de parcours, ou a-t-il au contraire des racines socio-historiques ?

Dans une série d’articles, « L’Orient-Le Jour » se penche sur la question de manière didactique. Dans un premier article, nous avons exposé la thèse selon laquelle le relief géographique du Liban a contribué à l’émergence progressive, au fil des siècles, d’une « personnalité », d’une spécificité, libanaise (voir « L’Orient-Le Jour » du lundi 6 avril). Dans les lignes qui suivent, nous évoquons les circonstances de la première apparition sur l’échiquier de la région d’une entité libanaise (relativement) autonome, sous l’impulsion de l’émir Fakhreddine II.

Par Michel TOUMA, le 04 mai 2020 à 00h02

Deir el-Qamar, capitale de Fakhreddine II. Photo tirée de la page Facebook de Deir el-Qamar

C’est au XVIIe siècle, sous l’ère de l’Empire ottoman – qui durera quatre siècles, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale –, que commence à émerger, grâce à la fougue de l’émir Fakhreddine II, une entité libanaise relativement autonome sur le double plan administratif et politique, qui correspond approximativement au Grand Liban dans sa forme actuelle. Avant cette étape charnière, le territoire du pays du Cèdre faisait partie de vastes ensembles politiques qui variaient, au fil des siècles, en fonction de l’apparition ou du déclin des empires du moment. À l’époque de la Phénicie antique, le territoire du Liban contemporain regroupait des cités-États plus ou moins autonomes. Cela n’a pas empêché toutefois une lente émergence d’une « personnalité libanaise », conséquence d’un relief géographique représentant une particularité propre au Liban dans cette partie du monde. Le littoral a permis l’ouverture sur le monde occidental tandis que les hautes montagnes, refuge et rempart face aux occupations étrangères, expliquent l’attachement viscéral à la liberté.

Au plan géopolitique, le point d’inflexion ayant enclenché le processus d’apparition d’une entité libanaise reconnue comme telle sera la victoire remportée par les Ottomans contre les Mamelouks d’Égypte lors de la bataille de Marj Dabek (au nord d’Alep) en août 1516. Le Mont-Liban sera alors marqué par le long règne des émirats. Le pouvoir ottoman confiera à des féodaux locaux la gestion des affaires quotidiennes, mais c’est avec Fakhreddine II que le Liban dans sa forme actuelle, ou presque, apparaîtra en tant qu’entité sur la scène régionale.

Des qualités d’homme d’État

Fakhreddine est issu du clan druze des Maan qui étaient maîtres du Chouf. Lorsque son père Korkmaz Ier décède (en 1585), il n’a que 13 ans. Il est alors accueilli et pris en charge par les cheikhs maronites du Kesrouan, les Khazen. Lorsqu’il atteint la majorité, il prend la tête de l’émirat du Chouf, en 1590, tout en acceptant d’être sous l’autorité du pouvoir ottoman.

Peu à peu, l’émir Maan étend, à partir du Chouf, son pouvoir aux territoires qui constitueront le Liban actuel. Il consolide d’abord son autorité sur la côte (ce qui lui permet de tisser des relations avec l’Occident) ainsi que sur Beyrouth et Saïda, qui avaient été occupées par son père Korkmaz. Durant la première décennie du XVIIe siècle, il prend le contrôle de la Békaa, puis du Liban-Sud, de Tripoli (1606) et de la région du Kesrouan (1607).

Très vite, Fakhreddine II montrera qu’il est doté des qualités d’un véritable homme d’État du fait de sa gestion du territoire libanais et des relations qu’il réussira à entretenir avec le monde extérieur, notamment avec l’Occident. Ces deux volets – gestion de la chose publique dans une optique de développement et rapports étroits avec l’Occident – constitueront ainsi les premières esquisses historiques des fondements sur lesquels sera édifié près de quatre siècles plus tard le Liban contemporain.

Un timbre émis en 1968 à l’effigie de l’émie Fakhreddine II.

Politique de développement

Fakhreddine II mettra sur pied une armée transcommunautaire bien équipée de près de 100 000 hommes. Il réussira à entretenir des relations cordiales avec les chefs des clans locaux et avec les leaders spirituels des principales communautés. Son règne sera marqué par une paix civile, à l’ombre notamment des clans « joumblatti » et « yazbaki » (dont font partie les Arslane) qui divisent la Montagne. Il réalisera en outre des projets de développement d’intérêt commun, notamment au niveau de l’agriculture (développement de la viticulture et de la production de la soie), parallèlement aux efforts de reboisement et à l’amélioration du réseau routier.

Comme pour confirmer son ouverture d’esprit, il confiera la gestion des affaires financières de l’émirat à des experts juifs. Durant son règne, les capucins ouvriront en outre une école à Beyrouth (en 1628) ainsi qu’une imprimerie qui produira des ouvrages en arabe, en persan et en syriaque. La trame socio-culturelle de ce que sera le Liban du XXe siècle se profile ainsi à l’horizon.

L’extension de l’autorité de Fakhreddine II aux territoires équivalents, en gros, au Grand Liban actuel ne suscite pas outre mesure l’inquiétude du pouvoir central ottoman qui la perçoit même d’un bon œil dans la mesure où elle permet de mettre au pas et de calmer les ardeurs des chefs de clan trublions qui agacent par leurs frondes épisodiques la Porte, laquelle est suffisamment préoccupée par des problèmes régionaux bien plus stratégiques, notamment avec la Perse et la Hongrie. Sans compter que l’émir libanais reconnaît sur le plan du principe l’autorité du pouvoir central ottoman auquel il verse de surcroît – et c’est là le facteur le plus important – l’impôt qu’il doit assumer. Mais c’est lorsqu’il voudra étendre son influence en dehors du territoire du Grand Liban que le pouvoir ottoman se méfiera de lui.

L’expansionnisme et les liens avec la Toscane

Après avoir assis son autorité sur le territoire qui deviendra le Liban contemporain de 1920, Fakreddine II se lance dans une politique expansionniste qui l’amènera à étendre son contrôle à certaines portions du territoire palestinien, notamment à Safad, Banias et l’est du Jourdain. Parallèlement, il établit des rapports étroits avec la Toscane, plus particulièrement avec la famille des Médicis. Il conclut en 1608 avec Ferdinand Ier de Médicis un accord commercial qui comporte des clauses militaires secrètes. La politique expansionniste de l’émir, au-delà du territoire du Grand Liban, ainsi que son ouverture sur l’Occident et la conclusion d’accords avec la Toscane finiront par provoquer la suspicion du pouvoir ottoman et la colère des chefs de clan locaux qui voient dans cette politique une menace pour leurs privilèges et leur influence locale. Une puissante armée ottomane, soutenue par des chefs féodaux locaux lésés par la poigne de Fakhreddine, envahit alors la Montagne. Fakhreddine est contraint de s’exiler, en 1613, à Florence, chez les Médicis, après avoir confié le pouvoir à son fils aîné.

Au terme de cinq ans d’exil, Fakhreddine II retourne en 1618 au Liban après avoir obtenu l’aval de l’autorité ottomane, trop préoccupée par la guerre contre la Perse. L’émir libanais relance alors ses projets de développement socio-économique à grande échelle, il encourage les cultivateurs chrétiens à s’installer au Chouf et s’engage dans une politique de libéralisme en favorisant l’édification d’églises et de couvents dans son fief du Chouf, en prenant comme conseillers des ingénieurs, des experts et des missionnaires européens. Parallèlement, il développera les relations avec l’Europe et établira des relations avec les chevaliers de Malte.

Mais Fakhreddine ne tardera pas à reprendre sa politique expansionniste en consolidant sa domination sur la Galilée et une partie de la Syrie. Parallèlement, il autorise Florence, sans consulter la Porte, à ouvrir un consulat à Saïda, un acte qui sera considéré par le pouvoir ottoman comme une atteinte à sa souveraineté. Le sultan Murad IV décide alors d’en finir avec l’émir maanite et fait envahir la Montagne en 1635. Fakhreddine capitule. Il est déporté à Istanbul où il sera exécuté la même année.

Fakhreddine aura régné ainsi un peu moins d’un demi-siècle (1590-1635) au cours duquel il a œuvré à édifier un État libanais (relativement) indépendant, d’une part, et à unifier politiquement sous son autorité les territoires de la Grande Syrie, d’autre part. C’est cette dernière ambition qui causera sa perte.

À Fakhreddine II succédera au pouvoir son petit-neveu, Ahmad, le dernier des émirs maanites. Commence alors une longue période de déclin politique et de luttes intestines entre les chefs féodaux. La mort de l’émir Ahmad, en 1697, marque pratiquement la fin du règne des Maan. L’année suivante, l’assemblée des notables élit l’émir Haïdar Chéhab à la tête de l’émirat, ce qui donne le coup d’envoi du règne des émirs Chéhab.

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