Hommage à Kamal el-Hage, philosophe engagé

CONFÉRENCETable ronde autour de l’œuvre et de la vie du philosophe libanais, né il y a un siècle.

11/03/2017

À l’occasion du premier centenaire de la naissance de Kamal el-Hage, le département de philosophie à la faculté des sciences humaines de l’USJ, conjointement avec l’École doctorale, sciences de l’homme et de la société, a organisé jeudi une conférence en hommage au philosophe, au campus des sciences humaines.

Quatre conférenciers ont animé la table ronde autour de l’œuvre et la vie du philosophe libanais qui sont indissociables. Le père Salim Daccache, recteur de l’Université Saint-Joseph, Jarjoura Hardane, directeur de l’École doctorale sciences de l’homme et de la société, Jad Hatem, directeur du Centre d’études Michel Henry, et Charbel el-Amm, enseignant au département de philosophie de l’USJ et à l’Université américaine de Beyrouth, ont tour à tour abordé des thématiques différentes de l’œuvre de Kamal el-Hage.

Kamal el-Hage: une vie, une œuvre
« Il a consacré sa vie à son œuvre, et son œuvre était façonnée par sa vie », affirme M. Hardane pour qui une introduction à la vie de Kamal el-Hage est indispensable pour une bonne compréhension de son œuvre.
« Né à Marrakech au Maroc, Hage a bénéficié très tôt de nombreuses opportunités. Tout d’abord, il a profité des activités multiples de son père ainsi que des voyages qu’ils faisaient en famille, et qui lui ont conféré une ouverture spontanée au monde et à l’ailleurs », précise M. Hardane. « Sa culture générale, solide et polyvalente, est en partie relative à la formation de son père et à la culture grecque et chrétienne de sa mère », ajoute-t-il. « Quant à sa décision de faire de la langue arabe son unique moyen d’expression philosophique en 1954, elle n’est autre que le reflet du climat familial imprégné de la langue arabe », estime M. Hardane. « Preuve en est, il est retourné de Paris pour enseigner la philosophie en arabe au Liban », poursuit-il.
Pour M. Hardane, l’enseignement par le philosophe dans les établissements libanais n’était pas moins avant-gardiste que sa pensée. « Ainsi, à un certain moment de son parcours, il a inclus au programme une matière consacrée à la philosophie libanaise », raconte-t-il avant d’ajouter : « Cela a suscité une controverse dans les milieux académiques et intellectuels. D’ailleurs, pendant un quart de siècle, la pensée et l’œuvre de Kamal el-Hage étaient au centre des débats qui ont marqué la scène intellectuelle libanaise de l’époque. »
Il est donc clair que la vie de Kamal el-Hage a façonné son œuvre, mais comment son œuvre a-t-elle été concrétisée? « La philosophie de Kamal el-Hage est une philosophie politique engagée, celle du nationalisme libanais ou encore du maronitisme libanais que le philosophe estimait être l’élément constitutif de l’État libanais », répond Jarjoura Hardane. « Kamal el-Hage n’a jamais eu peur d’adopter des positions innovatrices. Il a dérangé. Ceux qui adhèrent à sa pensée, comme ceux qui la contestent, admirent la rigueur de sa logique et sont unanimes à lui rendre hommage », conclut-il.

L’expression et la démonstration
« Le terme expression renvoie à sa signification étymologique, sortir quelque chose en pressant », affirme Jad Hatem. Les mots, le langage, le verbe et surtout l’ « interverbe » sont au cœur de l’intervention du directeur du Centre d’études Michel Henry. Il cite le philosophe : « Il faut se plonger dans le vide entre les mots, entre les lettres, d’où le mot que j’ai forgé : interverbe. Sentir l’odeur qui s’exhale de l’expression et rôde tout autour, et par là saisir intuitivement, d’un seul coup, l’unité vive et palpitante de ce doux spirituel exprimé en parties juxtaposées. »
« Qu’est-ce alors ce vide entre les mots que le philosophe Kamal Youssef el-Hage nous invite à explorer ? » s’interroge M. Hatem. « Proprement, l’inexprimable. Il convient de soutenir que la vie est dans l'”entre”, l'”entre” des mots, et non pas les mots en tant que tels », répond-il. « Le rôle du langage n’est pas d’exprimer l’inexprimable, mais d’exprimer l’impossibilité d’exprimer l’inexprimable », conclut Jad Hatem.

L’être et l’existence
La problématique du rapport entre essence et existence a longuement occupé la pensée de Kamal el-Hage. Pour le philosophe, ces deux pôles sont corrélatifs: il ne peut jamais y avoir d’existence sans essence ou d’essence sans existence. « Ce rapport est loin d’être statique, il est dynamique », affirme Charbel el-Amm. « L’union entre existence et essence est tellement solide qu’il y a eu fusion entre ces deux pôles, que l’un s’est dissous dans l’autre et réciproquement », explique-t-il.
Avant d’élaborer la question, Kamal el-Hage s’est servi d’exemples plus ou moins concrets pour tenter de définir ces deux termes. « L’essence serait donc l’humanité, la notion universelle de la quiddité de tous les êtres humains et tout être humain sans être cet individu ou cet autre », rapporte M. Amm. « L’essence serait une notion immuable, supratemporelle et supraspatiale », ajoute-t-il. « L’existence, quant à elle, serait l’individu humain particulier, singulier, matériel et spatiotemporel. Exister, c’est être dans une réalité déterminée, historique », explique l’intervenant.
L’importance du traitement de cette question chez Kamal el-Hage réside dans l’aboutissement. « La liaison entre essence et existence est la vérité dans le sens de la pensée consciente d’elle-même, indissoluble », indique Charbel el-Amm. Pour le philosophe, la vérité n’est jamais advenue sans l’homme, celui-ci étant le centre de toute vérité. Selon Kamal el-Hage, si la vérité existe sans l’homme, elle ne servira à rien.
Le philosophe pousse encore sa réflexion plus loin en lui donnant une dimension concrète. « La connaissance devrait aller de pair avec l’action, deux notions inséparables pour vivre authentiquement la vérité qui doit être réalisable dans le vécu de l’homme », explique M. Amm.

Kamal el-Hage et la Bible
Dans son intervention, le père Salim Daccache aborde environ une cinquantaine de pages du douzième volume des œuvres complètes qui incluent ce que l’éditeur désigne par les œuvres de la foi. Cinquante pages publiées et intitulées Pages évangéliques. « Comment le philosophe a-t-il lu ces textes évangéliques ? » se demande le père Daccache.
« Kamal Youssef el-Hage lit l’Évangile à la lumière de l’événement de l’Incarnation du Verbe, le Fils de Dieu Jésus-Christ, l’événement central fondateur du christianisme, et il a donc recours à une lecture spirituelle métaphorique traditionnelle où l’on trouve Jésus comme étant la première et la dernière référence, dotant l’homme d’une vie abondante, ainsi le philosophe médite en disant : “Quant à la Nativité du Messie, elle se déroula ainsi : la Nativité de l’Enfant est le modèle de l’humilité par laquelle nous retrouvons le paradis perdu. »
Et à la Vierge Marie, le philosophe du Liban a consacré une place importante dans son œuvre. « La Vierge est pour lui un symbole général de la pureté établie par le baptême dans le cœur du croyant et dans les profondeurs de son existence ». Ainsi, nous évoquons Marie de Magdala en qui Jésus-Christ a vu la Vierge qui remplissait ses yeux. Car le Liban est le pays de la Trinité et de la Vierge, là où le premier miracle du Christ a eu lieu à la demande de sa mère, la Vierge, quand « il a transformé l’eau en vin à Cana, notre Galilée, et non pas à l’étranger », a conclu le recteur de l’USJ.

اضف رد

لن يتم نشر البريد الإلكتروني . الحقول المطلوبة مشار لها بـ *

*