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Filles, sexe et lupanars au temps des Romains

Filles, sexe et lupanars au temps des Romains

ARCHÉOLOGIE

En ces temps difficiles, un peu partout dans le monde, offrons-nous un voyage dans le temps, à travers ces pièces romaines frappées de scènes érotiques qui, probablement, étaient utilisées pour payer des relations sexuelles tarifées.

OLJ / Par May MAKAREM, le 17 novembre 2020 à 00h01

Vestige d’une fresque du lupanar de Pompéi. Photo Wolfgang Rieger sous licence Creative Commons

En 2010, un jeton romain était découvert dans la boue de la Tamise près de Putney Bridge, à Londres. Le revers portait un chiffre romain. Jusque-là, rien de plus normal. C’est le revers de la pièce qui réservait une surprise, en la forme d’un motif érotique. Saisi de l’affaire, le Museum of London identifie cette pièce comme un « jeton-monnaie de maison close ». Appelées « tessères spintriennes », du mot latin spintriae (débauché, pédéraste), ces jetons rares, très recherchés par les collectionneurs et les amateurs de sujets érotiques, suscitent depuis longtemps confusion et spéculation. Des érudits, à l’instar de Ludwig Friedlander, un philologue allemand du XIXe siècle, soutiennent que ces jetons étaient utilisés pour pouvoir « entrer dans les bordels » et payer les prostituées. Pourquoi fallait-il une monnaie spéciale pour accéder aux lupanars ? Tout simplement parce qu’il était formellement interdit de faire entrer des monnaies à l’effigie de l’empereur au bordel, où leur usage était considéré comme un sacrilège. Ces curieux jetons pourraient aussi avoir servi à surmonter les barrières linguistiques, car la plupart des prostituées étaient des filles esclaves, amenées de tout l’Empire romain, qui ne parlaient pas le latin. La scène figurée sur le jeton permettait ainsi d’expliciter, en image, le service sexuel souhaité. D’autres experts avancent que ces pièces érotiques n’avaient pas un caractère proprement fiduciaire, bien que fabriquées selon les mêmes procédés. Elles auraient servi comme pièces de jeu, selon le numismate Theodore V. Buttrey, décédé en 2018. L’archéologue Rebecca Duggan conteste toutefois ces hypothèses, notant qu’aucune découverte archéologique ne les a confirmées ; elle suggère, à l’instar de l’économiste Geoffrey Fishburn ou de Luciana Jacobelli, spécialiste des antiquités pompéiennes, que ces pièces fonctionnaient comme des jetons de casier. Quoi qu’il en soit, l’acte sexuel, sous toutes ses formes et possibilités, est représenté sur des jetons produits pendant une courte période, principalement au Ier siècle après J.C. En laiton mais parfois en bronze, ayant à peine le diamètre d’une pièce de 50 centimes, « les jetons portent au revers des chiffres romains allant de I à XVI, et/ou les légendes A ou AVG, entourés d’une couronne de lauriers que l’on identifiera à celle du triomphe », note Marie-Adeline Le Guennec, membre de l’École française de Rome. Toujours selon elle, l’étude des spintriae la plus complète à ce jour est celle du numismate italien Alberto Campana, qui a porté sur 322 exemplaires, représentant les deux tiers du corpus complet, révélant quinze types iconographiques.

Les jetons-monnaies « Spintriae » retrouvés à Pompéi. Photo sous licence Creative Commons

Des marchés sexuels ouverts à tous

« Mieux vaut acheter le plaisir que pratiquer l’adultère », auraient eu coutume de dire les Romains. Vont alors fleurir les lupanars, terme signifiant « tanières de loup », d’où le nom lupa (louve) donnée à une prostituée. Ces louves, en majorité des esclaves, utilisaient des noms grecs, car pour les Romains, la Grèce était la patrie du plaisir. Les bordels étaient implantés près des thermes et des grandes artères de la ville. Ils étaient subdivisés en différentes chambres, où les femmes attendaient leurs clients. Certains établissements, décrits par des écrivains, étaient « des endroits sombres, malodorants et exigus ». La prestation sexuelle avait, en outre, lieu à même le sol. Dans les zones plus riches, se trouvaient en revanche des lupanars luxueux. À Pompéi, par exemple, un des bâtiments dévolus à la prostitution était célèbre pour ses fresques érotiques, qui exposaient toute la palette des services proposés. À l’entrée de chaque chambre se trouvait un écriteau spécifiant la nature de la prostituée, son nom et également son prix. Sur les murs, les clients gravaient leurs commentaires, dont voici quelques exemples : « Hic eg(o) puellas multas futui » (« Ici j’ai baisé beaucoup de filles ») ou encore « Murtis bene / fel » (« Murtis, tu fais de bonnes fellations »). Les prostituées aussi pouvaient y aller de leur prose : « Fututa sum hic » (« Ici j’ai été baisée »). Selon l’archéologue italien et auteur de l’ouvrage Pompéi, Filippo Coarelli, environ 120 inscriptions ont été trouvées dans l’édifice.

Un lupanar, ou maison close, à Pompéi. Photo sous licence Creative Commons

La beauté et un maquillage peu discret

Deux des conditions pour réussir en tant que prostituée étaient la beauté et la jeunesse du corps. Le maquillage, les parfums, les bijoux, les tuniques transparentes, les soutiens-gorges, les divers postiches étaient des artifices couramment utilisés. Évidemment, le prix était proportionnel à la « qualité » de la dame. La virginité de la prostituée faisait également monter les enchères, et à chaque défloration, le souteneur organisait une petite fête. Cependant, les prix restaient abordables, en raison de la concurrence entre les lupanars, et aussi parce qu’une prostituée, véritable objet sexuel, n’avait pas beaucoup de valeur aux yeux des Romains. Mais les louves n’étaient pas les seules à pratiquer ce métier. Selon le spécialiste en histoire ancienne Pierre-Luc Brisson, chercheur au sein du département d’histoire de l’Université McGill de Montréal et chercheur affilié à l’École française de Rome, « c’était aussi le fait de femmes et d’hommes libres. Nous avons des témoignages qui relatent un peu le quotidien de ces personnes-là. Et ces courtisanes ont eu des carrières politiques ».

Messaline, l’épouse dépravée de l’empereur Claude, une des plus célèbres putains de l’histoire, alimente ainsi depuis des siècles les fantasmes des sociétés occidentales. « Dès qu’elle sentait son mari endormi (…), la putain impériale s’encapuchonnait et s’évanouissait dans la nuit… Elle gagnait un bordel moite aux rideaux rapiécés où un box lui était affecté, elle s’y exhibait nue… Elle faisait goûter ses caresses à qui entrait, et se faisait payer sa passe. » Ainsi le poète latin Juvénal brosse-t-il dans sa sixième satire le portrait de Messaline, qui fut accusée d’avoir secrètement divorcé de son époux pour convoler en secondes noces avec son amant avant de finir tragiquement poignardée.