CULTURE « Cinquante grammes de paradis » dans un monde arabe hostile aux femmes

LIVRELe dernier opus* d’Imane Humaydane figure parmi la sélection officielle du prix de la littérature arabe 2017. « L’Orient-Le Jour » l’a lu, l’a aimé et a eu envie d’en savoir plus sur l’univers de cette auteure libanaise

03/07/2017
Imane Humaydane est, incontestablement, une romancière qui défend les femmes ! C’est la première réflexion qui vient à l’esprit en refermant les pages de Cinquante grammes de paradis (éditions Verticales), la récente traduction française de Khamsūna grāman mina el-janna (al-Saqi, 2016) de cette auteure libanaise sélectionnée parmi les 8 plumes en lice pour le prix de la littérature arabe 2017 de la Fondation Jean-Luc Lagardère et l’Institut du monde arabe, qui sera décerné le 18 octobre prochain

Un livre croisant trois destins de femmes qui se retrouvent, à vingt ans d’intervalle, aux prises avec la violence des événements de 1975 et les bouleversements de l’après-guerre… Mais surtout en rébellion contre le joug encore prégnant du machisme et de l’oppression familiale dans cette région du monde

La trame

Une voix féministe

Journaliste et anthropologue de formation, Imane Humaydane (née en 1956 à Aïn Aanoub) a consacré sa thèse aux récits des familles de disparus durant la guerre civile libanaise. Cette thématique, qui revient fréquemment dans ses écrits romanesques, sous-tend la trame de Cinquante grammes de paradis. L’autre grand axe de ce roman – également récurrent dans l’œuvre de cette auteure indéniablement féministe – est la violence multiforme qui règne au Moyen-Orient. Et dont la forme la plus pernicieuse est celle qui sévit contre les épouses et les filles au sein de la cellule familiale
Sinon, à travers cette fresque au récit fluide, Imane Humaydane dépeint aussi bien l’atmosphère de la guerre que celle de la reconstruction (malgré de légères erreurs de traduction). Une fois le livre refermé, difficile de s’arracher de la tête ces héroïnes ayant en commun un puissant désir de liberté et d’émancipation. Elles sont brossées avec un tel mélange de réalisme et de sensibilité que le lecteur – ou a fortiori la lectrice – ne peut que s’y attacher, s’identifier et se demander quel lien entretient l’auteure avec elles

*« Cinquante grammes de paradis » d’Imane Humaydane, éditions Verticales, traduit de l’arabe par Hana Jaber, 224 pages

MON HÉROÏNE PRÉFÉRÉE ? C’EST CELLE QUI EST INCONSCIENTE DE LA CRUAUTÉ DU MONDE

Quelques rapides questions à l’auteure, jointe entre deux vols, deux destinations et une pléthore de conférences et séances de signature

La condition féminine dans nos sociétés patriarcales et la violence de la guerre semblent être vos deux thèmes de prédilection. Pourriez-vous écrire, un jour, sur un sujet qui ne soit pas lié à l’un ou à l’autre  
Je vais continuer à écrire sur les femmes dans les sociétés patriarcales, ainsi que sur la violence que génère le patriarcat. C’est le monde réel dans lequel je vis, non seulement au Liban, mais dans toute la région. J’aimerais un jour placer mes personnages dans une société loin de la guerre et de ses souvenirs violents… mais je ne sais vraiment pas comment le faire en ce temps où la guerre dans notre région est devenue un mode de vie

Avez-vous mis de votre vécu, de votre expérience personnelle dans – Cinquante grammes de paradis  
Ce roman présente trois femmes de milieux sociaux et culturels différents, qui à un certain moment vont connaître une fraternité d’une manière ou d’une autre, même en l’absence de l’une d’entre elles. Ma vie a sans doute inspiré de nombreuses scènes et a affecté la logique de l’histoire, mais l’histoire ne concerne pas ma propre vie. Si je n’avais pas vécu la guerre, il aurait été très difficile d’en raconter les détails et les dommages qu’elle génère dans les âmes humaines. Mais il est important de se rappeler qu’il s’agit d’une fiction et non d’une biographie. Et encore moins une autobiographie. Dans un roman, nous inventons une histoire pour dire comment nous voyons les choses, comment nous approchons du monde et le critiquons. Pour rappeler aussi que ce qui n’est pas là dans la vie réelle pourrait être une possibilité. Nous le faisons de différentes façons, principalement à travers les mots de nos protagonistes

L’une de vos héroïnes est fascinée par Asmahan. Le seriez-vous vous-même 
J’ai découvert Asmahan au cours de mes premières années d’adolescence et depuis, elle m’accompagne dans toutes les étapes de ma vie. J’ai été fascinée par sa voix, son vécu, ses choix… Je crois qu’elle a été l’une des premières féministes arabes sans qu’elle en soit consciente. Elle a lutté pour ses choix et en a payé le prix. Elle en est morte. Pour moi, le plus malheureux, ce n’est pas sa mort prématurée, mais le fait qu’elle n’était plus là pour se défendre des mensonges qui ont été écrits sur son compte par des journalistes qui voulaient se venger d’elle après sa mort

Pour lequel de vos personnages féminins avez-vous une tendresse particulière : Noura, Maya ou Sabah 
J’adore tous mes personnages. Ils se sont rencontrés d’une manière ou d’une autre dans certains coins et carrefours de ma vie. Ils sont conscients d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. Et cette sensibilisation, cette connaissance les rend forts d’une manière ou d’une autre. Si je dois à tout prix mentionner l’une des trois, je dirais Sabah. Mais honnêtement, je pense que mon meilleur personnage n’est pas dans Cinquante grammes de paradis, mais dans Ville à vif (Verticales, 2004). Elle s’appelle Warda, elle est et sera toujours la plus aimée. Celle qui me fait pleurer à chaque fois… Celle que je pleure, non parce qu’elle est une victime, mais parce qu’elle n’est pas consciente de son être, ni de la cruauté du monde

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