CULTURE : Musique, géopolitique et « beautiful people » à Baalbeck en 1959

ARCHIVESAhmad CHAMSEDDINE | OLJ06/07/2019

Il y a soixante ans, en août 1959, l’Orchestre philharmonique de New York était au programme du Festival de Baalbeck. C’était la première fois qu’une formation symphonique américaine se produisait au Liban et seuls deux autres le feront par la suite (l’Orchestre de Pittsburgh en 1964 et celui de Cincinnati en 1966). Cet événement musical et mondain, assez rare pour être commémoré, avait aussi plusieurs aspects politiques dont certains sont restés inconnus du grand public jusqu’à la mise en ligne il y a quelques années des archives du Philharmonique de New York par la fondation Léon Lévy, une occasion de revenir sur la participation américaine aux débuts du Festival et d’éclairer les coulisses desdits concerts : musique, géopolitique et beautiful people.

Un festival au tropisme occidental
Après une première saison en 1955 consacrée exclusivement au théâtre français, le Festival de Baalbeck se dote en 1956 d’un comité exécutif qui en élargit la programmation. La presse internationale y voit d’emblée un nouveau terrain d’affrontement pour les forces rivales de la guerre froide. En témoigne un article paru en juillet 1956 dans le New York Times qui rendait compte sur un ton soulagé de la saison d’alors ; l’Orchestre symphonique de la N.D.R de Hambourg et les compagnies de théâtre de Jean Marchat et de Robert Atkins. Tout en notant la participation timide des États-Unis en la personne du pianiste Aldo Mancinelli, soliste invité du N.D.R., et du chef d’orchestre belgo-américain Léon Barzin qui devait diriger deux des cinq concerts, le journal parle d’une « contre-offensive culturelle de l’Ouest » après les succès des ballets russes et de l’Opéra de Chine à Beyrouth.

Moins de deux mois plus tard, le Congrès américain votait l’International Cultural Exchange and Trade Fair Participation Act qui permettra à la diplomatie américaine, sous l’impulsion du président Eisenhower, de déployer de grands moyens afin de promouvoir le prestige artistique des États-Unis à l’étranger. Ainsi, pendant plusieurs années, les meilleurs orchestres, des jazzmen, des compagnies de danse vont parcourir le monde sous les auspices de l’American National Theatre and Academy.

Extrait du contrat entre le comité du Festival et le N.Y.P., signé à Paris le 28 avril 1959. L’accord n’aborde pas la question du chef d’orchestre.

L’été 1957, à Baalbeck, le Français Charles Munch, directeur musical du Symphonique de Boston, dirigeait en chef invité trois des six concerts de l’Orchestre de l’Academia Santa Cecilia di Roma. Invité aussi par le comité du Festival, Carlos Moseley, le directeur de la communication du Philharmonique de New York, assista à ces concerts, relata son voyage dans un article élogieux paru en septembre 1957 dans le N.Y.T. et fit la publicité du festival dans plusieurs journaux et magazines américains (Variety, Musical Courier, Boston Globe, etc.).

Cette diplomatie de velours accompagne la « doctrine Eisenhower » votée en janvier 1957 qui promet aide militaire et économique aux pays du Moyen-Orient qui se sont « décidés à résister au communisme » et à laquelle le président du Liban Camille Chamoun a officiellement adhéré.

(Lire aussi : Tous les chemins mènent à Baalbeck l’éternelle)

1958, l’année perdue
En février 1958, la Syrie et l’Égypte s’unissent au sein d’une « République arabe » sous l’égide de Nasser. Les tensions entre cette entité prosoviétique, soutenue par une partie de la population libanaise, et le Liban officiel sympathisant des Américains vont aller grandissant.

Toujours en ce début d’année, les contours de la saison de Baalbeck commençaient à se dessiner et on en faisait la publicité : au programme, l’Orchestre de la Juilliard School de New York.

Les déceptions allaient cependant se succéder ; début avril, dans une lettre à Moseley, Aimée Kettaneh, présidente du comité du festival, déplore le désistement de l’Orchestre Juilliard, pour des raisons « non musicales », tient-elle à préciser. Pourtant, en ce mois d’avril, malgré les dangers qui se profilaient, le Liban vivait paisiblement et recevait fastueusement, pendant six jours, le roi des Grecs, Paul Ier, qu’accompagnaient la reine Frederika, le prince Constantin et la princesse Sophie. Ces jours de quiétude seront balayés début mai quand l’assassinat du journaliste Nassib Metni mettra le feu aux poudres. La saison de Baalbeck sera annulée. La révolution irakienne qui éclate le 14 juillet renversant le roi précipite la décision du président libanais, dont le mandat s’achevait en août, d’appeler à la rescousse la Sixième Flotte américaine. Cette dernière lance le 15 juillet ses premières vagues de fusiliers marins au sud de Beyrouth pour contrer une révolution « fomentée par les petites mains des Soviétiques, des Syriens et les Égyptiens». Le bras de fer se terminera « sans vainqueur ni vaincu » et un nouveau président, Fouad Chéhab, sera élu le 31 juillet 1958.

Bernstein, persona non grata
Camille et Zalfa Chamoun rentrés chez eux, le festival perd deux de ses instigateurs et principaux parrains. Mais le Comité reste à l’œuvre pour préparer la saison 1959 qui semble prometteuse : le ballet Rambert, la troupe du théâtre Montparnasse et les désormais annuelles « Nuits libanaises ». On entreprend aussi des pourparlers avec le Symphonique de Chicago, qui sera en fin de compte écarté puisqu’en mars, c’est au Philharmonique de New York que le département d’État américain décide de confier la tournée de l’été 1959 qui inclut le Liban.

À Beyrouth, le milieu musical se met en effervescence. Le directeur du Conservatoire, Anis Fuleihan – compositeur libano-américain et ancien professeur de musicologie à l’université d’Indiana –, est en première ligne. Il suit fébrilement le projet avec son ami Carlos Moseley, alors que la situation du pays reste très tendue et les accrochages presque quotidiens ; une apparition de De Gaulle aux Actualités peut provoquer une rixe, une photo de Nasser collée dans un tramway déclencher un incendie.

Et qui dit Philharmonique de New York, dit Leonard Bernstein, son directeur musical.

Leonard Bernstein se reposant en Grèce pendant les concerts de Baalbeck, confie à une amie : « Quelle joie de ne pas être allé à Beyrouth ! »

Le ministre des Affaires étrangères, Hussein Oueini, qui a succédé à Charles Malek, refuse d’envisager la venue au Liban du célèbre compositeur et chef d’orchestre ouvertement sympathique à Israël. Face au risque de cabales contre le Festival et d’un nouvel embrasement, le Comité obtempère. Tous les concernés se mobilisent alors pour sauver le projet : on pense à Dmitri Mitropoulos, l’autre chef star, à Thomas Schippers, bien que n’ayant pas le prestige des deux premiers. Anis Fuleihan s’aventure et propose à demi-mot ses services, mais c’est Mitropoulos qui, malgré ses problèmes de santé, sera désigné pour diriger les deux concerts prévus.

(Lire aussi : Le temple de Jupiter vu par Nabil Nahas)

Musique et logistique
Que de manœuvres diplomatiques et de missives bien tournées pour préparer un programme spécial pour le Liban. Le comité de musique du Festival, présidé par May Arida, choisit la Mediterranean Suite de Fuleihan, l’Orchestre propose la 5 de Prokofiev. Le Comité, craignant que le public libanais ne soit pas familier de cette musique, préfère les romantiques : Brahms, la 2 , 3 ou 4 (la première a déjà été jouée à Baalbeck en 1957), Schumann, Beethoven ou Rachmaninov.

À New York, on ne réussit pas à mettre la main sur la partition de la suite de Fuleihan. Et finalement, faute de temps suffisant pour les répétitions, le programme ne prendra en considération qu’une partie des propositions du Comité. Début mai, une mauvaise nouvelle tombe ; les problèmes de santé de Mitropoulos ne lui permettront pas d’assurer ses engagements. Nouveau branle-bas de combat. Le nom de Bernstein ressurgit. Le programme risque-t-il encore de changer ? Les préparatifs seront-ils terminés à temps ? Et cette scène que l’Orchestre voudrait en contrebas du public pour une bonne acoustique, où diable va-t-on la dresser et quelles sont ses dimensions idéales ?

À la mi-juin, les tractations se terminent enfin et deux chefs sont désignés pour deux programmes différents : Thomas Schippers dirigera le concert du 8 août et un assistant du chef d’orchestre, Seymour Lipkin, pianiste, celui du 9, le seul qu’il dirigera pendant cette tournée titanesque – plus de cinquante concerts dans 22 villes d’Europe et d’Asie : Athènes, Istanbul, Thessalonique, Salzbourg, Varsovie, La Haye, Hambourg, Munich, Berlin, Düsseldorf, Essen, Wiesbaden, Luxembourg, Paris, Bâle, Belgrade, Zagreb, Milan, Venise et, du 22 août au 11 septembre, une série de concerts à Moscou, Kiev et Leningrad.

Après leurs concerts à Athènes, les musiciens arrivent au Liban le 7 août. Les hôtels Le Bristol, Excelsior et Palm Beach sont pris d’assaut. Le lendemain, le départ de Beyrouth pour Aley est fixé à midi ; les Kettaneh reçoivent les membres de l’Orchestre à déjeuner dans leur résidence d’été. En fin d’après-midi, on prendra le thé à l’hôtel Palmyra de Baalbeck, avant les dernières répétitions.

Le concert du 8 août
Dans l’acropole, la scène a été dressée devant un exèdre de la cour de l’autel. Imaginons le Tout-Beyrouth en tenue de soirée, dans la fraîcheur vespérale de Baalbeck, attendant le début du concert. Respirons, comme si nous y étions, l’odeur de cardamome qui flotte dans l’air mêlée à de capiteuses fragrances et éloignons-nous de la foule pour profiter un peu du silence des dieux. Bientôt, la fanfare du Martyre de saint Sébastien retentira, nous appelant à prendre place.

Sortant du long tunnel menant aux temples et qui a été aménagé en vestiaire pour l’occasion, les musiciens gagnent la scène sous les applaudissements. Après l’hymne national, la 8 de Beethoven ouvre le programme, suivie d’extraits de Medea de Barber. Un cours entracte et le concert reprend ; la seconde partie est entièrement consacrée à la 4 de Tchaïkovski. L’allegro con fuoco final met le public en ébullition. Rappelé, l’Orchestre enchaîne sur la danse infernale de L’Oiseau de feu de Stravinsky.

Le concert terminé, quelques privilégiés, dont nous ne faisons, hélas, pas partie, se dirigent vers le temple de Bacchus où l’ambassadeur des États-Unis, Robert MacClintock, donne une réception en l’honneur de l’Orchestre et de son patron, David Keiser. Thomas Schippers est au bras d’Aimée Kettaneh qui le félicite. Anis Fuleihan et Carlos Moseley sont ravis de leur exploit. May Arida, entourée de quelques musiciens, rayonne.

*Remerciements à Kevin Schlottmann du département des archives du Philharmonique de New York.

**Les citations sont tirées des Mémoires de Camille Chamoun « Crise au Moyen-Orient », Gallimard 1963.

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