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« Le passé imposé » selon l’épître d’Henry Laurens

« Le passé imposé » selon l’épître d’Henry Laurens


OLJ / Youssef Mouawad, le 02 juin 2022

« Le passé imposé » selon l’épître d’Henry Laurens

D.R.

Le Passé imposé d’Henry Laurens, Fayard, 2022, 256 p.

Quand on a tant écrit et publié, quand, tel un explorateur, on est remonté aux « sources de l’Orientalisme » pour reprendre à partir de zéro « la question de Palestine », et qu’on a préalablement dévoilé les règles du « grand jeu », on peut avec le recul avoir acquis un peu de sagesse tout en se refusant le qualificatif de sage. Car un homme de savoir n’a que faire des épithètes et des citations à l’ordre de la nation ! Voilà où en est Henry Laurens dans son dernier ouvrage, Le Passé imposé. Il s’agit là d’un recueil où le professeur au Collège de France, peut-être revenu de tout, nous livre ses impressions sur les thèmes et illusions qui ont régenté le spectacle du monde tel qu’enregistré par la profession de l’histoire. Après tout, cette dernière est la science du temps qui passe, une science qui nous sert ses trompe-l’œil en mode take away ou delivery. Au choix !

Si d’après Jacques Derrida, la fonction du philosophe est de créer des concepts, quelle serait donc celle de l’historien attaché à étudier les vestiges et traces de ce qui fut ? Dire que sa démarche est comparable à celle des « enquêteurs judiciaires » comme Sherlock Holmes ou, mieux encore, à celle des chasseurs primitifs qui pistent leurs proies à partir d’indices minimes, ne fait pas une réponse, et la question reste ouverte.

Alors comme « les historiens doivent reconnaître qu’ils ne sont pas les maîtres de la représentation du passé », l’auteur nous convie à faire preuve de modestie. Il ne faut pas oublier que l’histoire est une démonstration, nous rappelle-t-il, et que « si un fait historique se trouve être à un carrefour d’interrogations, c’est qu’il existe en fonction d’un questionnement qui le place dans une argumentation, une démonstration, un processus. Certains faits sont ainsi amplifiés quand d’autres passent au second plan. La problématique donne sens à la recherche ». Ainsi donc, l’historien consacré dévoile expressément les ficelles du métier et ses dessous, et ce faisant, il avoue prendre des libertés avec l’agencement du récit, en confessant le recours à l’amplification, c’est-à-dire à la sélection, voire à la prestidigitation. Faut-il pour autant se méfier des historiens ? Vraisemblablement oui. Toutefois, sans eux, comment appréhender l’antan ? Et ce temps révolu serait-il toujours d’un caractère insaisissable dans sa géométrie variable ? Ces réflexions nous ramènent, comme par hasard, à Jules Supervielle qui, récusant le passé occulté, dénonce « l’oublieuse mémoire » qualifiée de sœur obscure, en ces termes : « Mais avec tant d’oubli, comment faire une rose,/ Avec tant de départs, comment faire un retour,/ Mille oiseaux qui s’enfuient n’en font un qui se pose/ Et tant d’obscurité simule mal le jour ».

En somme, l’historien n’est pas un juge ; il ne peut prétendre à l’impartialité. Il est, non pas un pur esprit, mais un narrateur en situation et son récit dévoile sa problématique, ses opinions, tout comme son engagement, fût-il politique ou non.

Mais que ce constat amer ne vous retienne pas de plonger dans cet ouvrage d’un moraliste (non d’un moralisateur), dont la pensée est parfois désabusée à force de pertinence et d’alacrité. L’intelligence des choses est toujours teintée d’un certain pessimisme face à la vanité ambiante et aux emballements indus. Or des pages extraordinaires d’enthousiasme à peine retenu vous attendent et révèlent, tout au long du chapitre premier, l’amitié que voue Henry Laurens à son confrère Paul Veyne et l’estime dans laquelle il tient son ouvrage séminal Comment on écrit l’histoire ? Et c’est un tel festin que de le suivre dans les méandres de la réflexion.

Au chapitre II, opposant orientalisme à occidentalisme, comme au chapitre IV, notre auteur décoche ses flèches à Edward Saïd, coupable de s’être contenté « d’une lecture très superficielle des orientalistes ». Ainsi Henry Laurens emboîte le pas, avec le retard d’une génération, à Jacques Berque et Maxime Rodinson qui, quoique épargnés par la diatribe du trublion de Columbia University, lui avaient séance tenante adressé de sévères critiques. Il n’empêche que l’ouvrage de Saïd reste un brillant pamphlet populiste, une catilinaire en milieu académique dont le succès était garanti tant elle était prononcée « à la jonction de l’affirmation victimaire (…) et du ressentiment accumulé depuis les indépendances face aux divers échecs du développement ».

Un dernier mot sur les violences de ce siècle et du précédent ! Le professeur ne manque pas de rappeler au monde la contribution de notre pays à ce sujet en ces mots : « La guerre du Liban, à partir de 1975, réintroduit un acteur oublié depuis le temps des armées régulières, le milicien ». Et « si dans un premier temps la milice, produit de la guerre civile, se pose en défenseur du milieu dont elle est issue (…), parfois un financement étranger la conduit à faire la “guerre pour les autres” ». Tout est dit à l’adresse de ces messieurs du Hezbollah.