Cette jeunesse qui dit non au Liban de papa

De jeunes manifestants libanais défilant le visage couvert, place Riad el-Solh, dans le centre de Beyrouth. Mohammed Yassine×

ÉCLAIRAGE

La nouvelle génération est au cœur des manifestations qui secouent le pays depuis le 17 octobre.Caroline HAYEK et Soulayma MARDAM BEY | OLJ09/11/2019

Ils s’appellent Élie*, Abdelkarim, Charbel ou Dima. Ils viennent de Tripoli, de Beyrouth, de Jounieh ou de Saïda. Tous ont aujourd’hui entre 16 et 25 ans. Tous sont unis par les mêmes aspirations, celle d’un Liban débarrassé des barrières qui les opposent et que le souvenir de la guerre civile n’a cessé de fortifier pendant près de trois décennies.

Depuis le déclenchement du soulèvement populaire, le 17 octobre dernier, cette jeunesse est à l’avant-poste de la révolte, prenant d’assaut les rues, les transformant en lieux de rencontre, de débats publics, mais aussi de fêtes. « Il y a un nouveau langage, une nouvelle manière de faire de la politique, c’est la chose la plus importante », observe avec fascination l’ancien ministre de la Culture Tarek Mitri.

Encore au lycée pour certains, ces jeunes font ce que beaucoup pensaient impossible : ils se réapproprient les espaces du pays et se lient à leurs compatriotes de confessions et de classes sociales différentes mais aux revendications identiques, portant à bout de bras leur rage contre un système figé qui les prive de leurs droits comme il a privé leurs parents des leurs. « Le mythe que nos parents avaient construit sur les autres composantes communautaires de la société est en train de s’effondrer. On est tous dans la même situation », confie Élie, étudiant de 23 ans très actif dans les mobilisations actuelles. Comme pour d’autres personnes de son âge, la participation de ce jeune homme originaire de Jounieh dans le soulèvement s’inscrit dans une véritable rupture générationnelle.

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Moteurs des manifestations, ils veulent sauver leur pays avant qu’il ne soit trop tard. « Il y a chez eux le sentiment que c’est la “der des der”, c’est-à-dire la dernière chance de réformer un système sclérosé, et beaucoup me disent que si cette révolution échoue et qu’on en revient à l’assignation à résidence identitaire, ils penseront sérieusement à l’exil », analyse Karim Émile Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques de l’Université Saint-Joseph. Dans un pays où plus de 41 % de la population a moins de 24 ans, selon des chiffres non officiels, la jeunesse libanaise n’a plus rien à perdre. Chaque année, des dizaines de milliers de jeunes quittent le pays en quête d’un avenir qui leur a été confisqué par une classe politique corrompue. Cette même classe politique qui, jusque-là, a joué la carte du confessionnalisme pour canaliser la colère. Mais ce discours ne fait plus mouche. Selon les chiffres de la Banque mondiale, plus de 35 % des 18-25 ans sont au chômage dans un pays où les services publics sont défaillants ou inexistants. « Nous les étudiants sommes plus privilégiés que d’autres, mais il y a tant de droits dont les Libanais sont privés. L’éducation, la santé, même aller à la plage est payant », fustige Dima, 21 ans, habitante de Tripoli. Élie constate pour sa part que la classe moyenne dont sa famille fait partie s’est beaucoup appauvrie ces dernières années. « Avant, mes parents étaient prêts à nous payer le master. Mais avec la crise économique, ils ne le peuvent plus. Mes sœurs n’ont pas pu continuer leurs études, car c’était de plus en plus difficile pour la famille », confie-t-il. Quant à ceux qui ont la chance de suivre des études, ils se posent la question de l’après. « On ne veut pas négliger notre éducation. Mais, en même temps, une fois le diplôme en poche, on en fait quoi ? On va où ? » s’interroge Abdelkarim Wehbé, 25 ans, un Libanais d’Afrique du Sud, revenu au pays il y a six ans pour suivre des études d’architecture à l’ALBA.

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Rejet du clientélisme
Le discours est le même partout. Les jeunes dénoncent les inégalités sociales et la peine de leurs proches à joindre les deux bouts. C’est le cas de la famille de Charbel, 18 ans, contrainte d’aller vivre à Zghorta, faute de pouvoir payer un loyer à Sin el-Fil. Le père du jeune homme se démène comme il peut pour assurer l’avenir des enfants. En vain. Les frais d’université sont exorbitants. « Il doit choisir entre ma sœur et moi, raconte le jeune homme. Ou il faudrait bénéficier d’un sacré piston pour entrer à l’Université libanaise », poursuit-il.

Cette jeunesse en détresse refuse aujourd’hui d’être sacrifiée sur l’autel du clientélisme. À la faveur du soulèvement, elle s’empare de la politique. Pour certains, c’est une nouveauté. « Le seul point de vue politique que j’ai reçu dans ma vie concerne la politique régionale et plus précisément la résistance du Hezbollah contre Israël », affirme ainsi Abdelkarim, originaire de Ghassaniyé, village chiite proche de Saïda.

D’autres, au contraire, sont les héritiers d’une longue histoire dont ils reprennent le flambeau, en nourrissant toutefois un autre projet. « Mon père était affilié aux Kataëb. Il a combattu durant la guerre civile. Moi, en revanche, j’étais avec la société civile lors des dernières élections universitaires », révèle Élie, qui avait fait le même choix au cours des législatives de 2018. « On vient d’une famille chrétienne conservatrice. J’ai confié à mon père six jours après les élections que j’avais voté pour la société civile. Il était énervé, comme si je l’avais trahi. » « Ça me paraît absurde d’adhérer à un parti qui tolère la présence de corrompus et qui veut préserver le système confessionnel », renchérit Marcel*, étudiant en médecine et membre du mouvement indépendant de sa faculté. Lui aussi aurait pu rejoindre un autre parti chrétien dont son oncle est l’un des députés, mais il ne l’a pas fait.

À seulement 16 ans, Charles a lui aussi été biberonné à la politique. Aucun parti n’échappe à son radar et il connaît par cœur l’histoire de cette guerre civile qu’il n’a pas vécue. « Je me suis toujours demandé pourquoi les générations précédentes ne se sont pas révoltées. Rien ne va dans ce pays, mais personne n’y faisait rien », dénonce-t-il.

Dans un pays où le droit de vote est fixé à 21 ans, les jeunes n’ont jamais constitué un enjeu significatif pour la classe dirigeante. Certains n’étaient de toute manière pas en âge de voter, d’autres marchaient dans les pas de leurs parents, et d’autres encore se montraient particulièrement apathiques vis-à-vis de la politique. « Est-ce l’accélération de l’histoire ces derniers jours qui explique cette transformation profonde chez les jeunes d’aujourd’hui, ou étaient-ils déjà dans un processus de mutation bien avant, mais n’étaient pas audibles car ils n’avaient pas la parole ? » s’interroge M. Mitri. Dans les rues et les places du centre-ville de Beyrouth, les jeunes s’organisent, posent de vraies problématiques sur la table, débattent de l’avenir du pays et impressionnent par leur maturité.  Faites évoluer votre abonnement et profitez maintenant d’un accès illimité aux contenus réservés aux abonnés PremiumPlus de détails

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Poids de la mémoire
Certains font l’école buissonnière ou sèchent les bancs de la fac pour venir grossir les rangs des manifestants, parfois contre l’avis de leur famille. « Des parents peuvent se montrer craintifs car ils sont encore dans cette mentalité des partis traditionnels. Mais il faut parfois aller contre l’avis des siens pour pouvoir avancer », estime Abdelkarim, qui, pour sa part, a été encouragé par son père à se rendre aux manifestations à Saïda.

« La parole de ces jeunes est une parole citoyenne. Elle est liée à l’affirmation d’un soi individuel de manière libérée des liens traditionnels de communauté, des lieux d’origine, de la famille. Ils émergent comme individus, ils se “détribalisent” », résume Tarek Mitri. Cet affranchissement de la sphère familiale et du discours sectaire s’explique en grande partie par le fait que ces jeunes n’ont pas connu la guerre. » Le fait que cette génération n’ait pas été victime de ce lavage de cerveau qu’il y a eu pendant les années de guerre, au nom de la protection de minorités religieuses, fait qu’elle est particulièrement ouverte au changement et porte des slogans nouveaux », poursuit Karim Bitar.

L’avènement d’un État laïc n’est pas forcément la revendication principale de la jeunesse d’aujourd’hui. Mais elle refuse désormais d’être prise en otage par les logiques identitaires. « Depuis tout petits, les religieux nous éduquent dans la haine des autres », déplore Ihab Abou Kheir, venu de Kfarhim, localité druze du Chouf. Un constat que confirme son ami Waël qui se souvient du flot de messages haineux envoyés sur un groupe WhatsApp de partisans du Parti socialiste progressiste dont ils font tous deux partie, leurs auteurs accusant les autres formations politiques de semer la zizanie. « Des amis d’un parti chiite recevaient pratiquement les mêmes messages sur leur groupe. Ils ne cherchent qu’à nous monter les uns contre les autres. Mais ça suffit de nous parler de la guerre civile, c’est le passé et on veut du sang neuf », s’époumone le jeune homme.

Dans ces manifestations à travers tout le pays, la jeunesse se mélange, échange, débat, chante et danse ensemble.

« C’est flagrant de voir à quel point les gens qui appartiennent à une même communauté se ressemblent, parlent de la même manière, sont presque formatés. Or ces jeunes qui manifestent ne le sont pas », constate Tarek Mitri. Dans les rues de Beyrouth, les étudiants de l’Université Saint-Joseph, établissement catholique et élitiste, se mêlent à des jeunes issus d’autres milieux sociaux. « C’est quelque chose de très réconfortant. Ils ont toutes les raisons d’en être fiers car ils ont eux aussi fait tomber toutes les barrières psychologiques, communautaires et partisanes », poursuit Karim Bitar.

La révolution a permis la rencontre de toute une génération. « Grâce à ça, j’ai voyagé à travers le pays, à Tripoli, Jal-el Dib, Zouk, Beyrouth », raconte Élie. Dima n’aurait quant à elle jamais imaginé que des chiites du Sud rejoignent les manifestants de Tripoli et vice versa. « Je crois vraiment que ma génération est en train de refermer le chapitre de la guerre civile, dit-elle. Pour la première fois de ma vie, je n’ai pas du tout envie de partir. Je vois une toute petite lueur d’espoir, mais au moins elle existe », conclut Abdelkarim.

*Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.

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