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Ce quelque chose de Venise en Beyrouth

Ce quelque chose de Venise en Beyrouth

L’impression de Fifi ABOU DIB

OLJ / Par Fifi ABOU DIB, le 28 mai 2020 à 00h15

«Il faudra mettre “Beyrouth” dans tous les titres », avait suggéré la déléguée d’un magazine français dont nous étions, en 2009, en train de fonder l’édition libanaise ; « c’est vendeur, en plus de souligner l’identité ». Il fut un temps où le seul nom de Beyrouth était vendeur. S’en souvient-on ? Il le faudrait. Il y a toujours eu dans Beyrouth quelque chose pour chacun. Il y a ce coin d’Achrafieh doucement suranné, qu’on dirait endormi sous une tempête de mimosa et de bougainvillées venus de nulle part, avant les habitants. Sur les contreforts arrière de cette colline, tournant le dos à la mer, zébré par un pont qui en dévoile la détresse, le quartier suspendu de Karm el-Zeitoun où s’agglutine et vieillit une population privée de tout, et où la pluie, l’hiver, crève les toits et dégringole en cascades les rudes escaliers. Et puis Hamra, figée dans les années 60, où l’on croit encore croiser des fumeurs de Gitane exhibant des poitrails enchaînés d’or, accompagnés de sylphides en pattes d’éléphant et grandes lunettes, cheveux battant la taille, émancipées jusqu’au coucher du soleil. Il y a ce front de mer de verre et d’acier, véritable exil où les riches, du temps où il y en avait, ne se fréquentaient qu’entre eux dans le confortable ennui de leurs cages transparentes, dérobant l’horizon aux plus modestes à qui restait la Corniche, et qui de la Corniche offraient parfois à leur regard une morne distraction. À l’autre bout de ce ruban, Ouzaï, périphérie de misère que le soleil ne rend pas moins pénible, dernière langue de sable adossée aux vagues, où jadis se dorait la jeunesse, où l’on n’accuse désormais que la fatalité quand les eaux usées refluent et que les avions font trembler la tôle. Quelques coups de peinture avaient suffi à y mettre un peu de baume, mais l’exil dans la pauvreté est un cul-de-sac. Et puis le centre-ville effondré-replâtré qui n’a jamais retrouvé ni son pittoresque ni sa vocation marchande. Même dépourvu de saveurs et d’odeurs, il aura conservé différemment son rôle de foyer, sa force de trombe où converge toute la colère du pays, griffant et graffant les murs jusqu’au ciel, secouant les spectres des villes enfouies sur lesquelles il repose. Et puis l’intérieur où grouille la grande masse des désœuvrés, Khandak el-Ghamik, Tarik Jdidé, vies petites et consenties, où la mobylette est un manifeste et un gagne-pain. Et Gemmayzé qui abritait face au port une bourgeoisie dont la guerre a consommé le déclin, et où survivent encore, enfouies dans les fougères de la falaise, des maisons patriciennes invisibles de la rue. Et Mar Mikhaël qui a prospéré sur sa gare autour de laquelle cheminots et mécaniciens vous parlaient de ces trains qu’ils prenaient au hasard vers les confins de l’Europe, armés de cigarettes et de bas nylon, précieux cadeaux en cas de bonne fortune. Où les bars se sont brusquement alignés, remplaçant les garages, drainant dans leurs vapeurs moites des voyageurs d’un autre type, immobiles, en quête d’oubli ou de perdition, fratrie de hasard qui y trouvait un sens à sa vie.

Il y a toujours eu dans Beyrouth quelque chose de Venise en plus violent, quelque chose qui coule et s’enfonce et naufrage en chantant. Cela faisait longtemps que nous avions pour cieux les hautes profondeurs. Nos nuits électriques, nos fêtes convulsives n’avaient pas d’autre fond qu’un désespoir élégant, une décadence créative qui faisaient rêver dans un monde globalisé où l’on ne ressentait plus rien. Une fois de plus, en perdant petit à petit ses troquets et ses bars, victimes de l’effondrement économique et terrassés par la pandémie, la ville voit son visage s’effacer. Si ces lieux de communion disparaissent, où et comment referons-nous le monde ? Dans ce sauve-qui-peut, tentons de les sauver dans la foulée.