: À Bachoura, Ibrahim et ses voisins regrettent les chrétiens du quartier


À Bachoura, dans la boulangerie d’Ibrahim Ghaddar, ici en compagnie de son voisin Youssef Homsy, sont disposées des images de saints, de lieux et de figures appartenant aux religions chrétienne et musulmane. Photos Patricia Khoder×











VIVRE-ENSEMBLE

Les saints, grandes figures et lieux représentant l’islam et la chrétienté cohabitent bien dans la boulangerie d’Ibrahim Ghaddar.Patricia KHODER | OLJ13/02/20199

Rue Zahraoui, dans le quartier de Bachoura, à Beyrouth. Dans une minuscule boulangerie, des images de saints et de la Kaaba, et un calendrier portant la photo de l’uléma Mohammad Hussein Fadlallah sont accrochés côte à côte.

Le maître des lieux, Ibrahim Ghaddar, chiite, est originaire de Ghaziyé, au Liban-Sud. Mais cet homme âgé d’une cinquantaine d’années est né et a grandi à Beyrouth. Dans un Beyrouth qui n’existe presque plus et où, avant la guerre, musulmans et chrétiens cohabitaient. Avec la guerre, la ville a été coupée en deux. Bachoura faisait partie de l’Ouest que les chrétiens ont petit à petit déserté.

« Ma religion ne m’empêche pas de croire en Jésus-Christ que nous appelons Issa et en sa mère la Vierge Marie », explique-t-il. Il pointe du doigt chaque saint. Saint Georges ? « Chez nous, nous l’appelons al-Khodr. C’est un saint homme qui a terrassé le dragon », explique-t-il. Saint Élie ? « Un prophète tout puissant. » La Sainte Vierge ? Ibrahim Ghaddar évoque la sourate de Mariam dans le Coran. Et saint Charbel, qui est le seul à bénéficier de deux portraits dans sa boulangerie ? « Je crois en ses miracles car ils ont touché ma famille. Il y a de cela soixante ans, ma sœur aînée grandissait sans pouvoir parler. Dans notre quartier vivait une chrétienne qui a conseillé à ma mère d’aller à Annaya, lui expliquant que s’y trouvait le tombeau d’un moine décédé qui faisait des miracles. Ma mère est partie avec ma sœur. Le prêtre qui était là-bas lui a mis la clé de la porte de l’église sur sa langue, et depuis, ma sœur a trouvé l’usage de la parole », affirme-t-il.

Sur le comptoir, Ibrahim a collé un texte lu durant la Achoura. Tout à côté, il a rangé de vieux calendriers à l’effigie de divers saints. Il les montre : « Je ne les jette pas. Parfois, je les donne à des femmes de ménage éthiopiennes si elles me le demandent. Regardez, chaque jour, un saint est célébré, et en effeuillant le calendrier au quotidien, je lis l’histoire au verso de chaque page marquant le jour de l’année. C’est intéressant », dit-il. Retient-il les fêtes chrétiennes ? Ibrahim répond dans un éclat de rire : « Je ne retiens pas les fêtes musulmanes, comment voulez-vous que je retienne les fête des chrétiens ? »

Ibrahim Ghaddar ne fait pas de sapin chez lui pour Noël, à l’instar des 70 % des musulmans du Liban, selon une étude récente effectuée par l’Union européenne, mais il souligne qu’il a été élevé dans la tolérance et l’acceptation de l’autre. « Les chrétiens étaient nos voisins. À la fin de la rue, il y avait une église. Parfois, nous allions brûler des cierges. Je me souviens d’une femme aveugle, une mendiante chrétienne. J’étais tout petit et elle pensait que j’étais son fiancé. Ma mère l’hébergeait parfois », dit-il. « Et dans le quartier, il y avait Marcelino, Abou Tony, Marie, Hanné… Nous étions des gosses. Nos parents se rendaient visite, prenaient le café ensemble. Aujourd’hui, nous sommes toujours en contact avec certaines familles, et nous nous rendons aux funérailles des plus vieux », raconte-t-il, une pointe d’amertume dans la voix.

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« Les seigneurs de la guerre pour nous gouverner »
La petite boulangerie qu’Ibrahim Ghaddar a ouverte il y a 20 ans et à laquelle il a ajouté il y a quelques années un service de livraison à domicile est aussi un lieu de rencontre pour les voisins.

Ahmad Homsy, sunnite, est né en 1982. « Quand j’étais petit, presque la moitié des habitants de notre immeuble étaient chrétiens. Il y avait Hanné, Nadimé et Rose. Rose habitait le rez-de-chaussée. On se réfugiait chez elle au moment des bombardements. J’ai grandi chez Hanné, mais je ne me souviens même plus quand elle est partie avec sa famille », dit-il. Son père Youssef Homsy renchérit : « J’ai de ses nouvelles. Elle vit à Badaro et ses enfants sont partis au Canada. »

« La vie n’est plus ce qu’elle était. Les temps ont changé. Les habitants du quartier ne sont plus les mêmes. C’est comme si toute une population est partie et qu’elle avait été remplacée par une autre », note Ibrahim sans pour autant préciser que ce sont les chrétiens de Beyrouth-Ouest qui sont partis, et que d’autres venus pour la plupart du Liban-Sud ont pris leur place. Ses deux voisins acquiescent, et les trois hommes ressassent les souvenirs du quartier, évoquant ceux qui sont partis et convenant que les temps ont changé et qu’ils auraient aimé garder leurs voisins chrétiens.

Avec son accent tellement beyrouthin, Youssef Homsy estime que « les choses ont changé avec la guerre civile ». Et si les choses ne sont pas redevenues comme avant, avec la paix, « c’est à cause des gens qui nous dirigent », estime-t-il, ajoutant : « Nous avons choisi les seigneurs de la guerre pour nous gouverner. » « Et maintenant, la cassure n’est plus uniquement entre musulmans et chrétiens, mais entre sunnites et chiites », renchérit son fils Ahmad.

Mais Youssef Homsy veut rester optimiste, même s’il estime que les gens de diverses communautés n’ont plus la chance de grandir et de vivre ensemble. Et pourtant, quand il commence à compter les personnes de sa famille, de la famille de son voisin Ibrahim, de ses autres voisins et de ses connaissances qui ont épousé des personnes appartenant à une communauté différente de la leur, son visage s’illumine. « Ils sont nombreux finalement », lâche-t-il.

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