Yitzhak Rabin, le faucon converti à la paix


La célèbre poignée de main entre le Premier ministre israélien et le leader palestinien le 13 septembre 1993 à Washington, en présence de Bill Clinton. Photo d’archives/L’Orient-Le Jour

LA SAGA DE L’ÉTÉLe Premier ministre israélien, artisan d’une pacification payée au prix fort.

09/09/2017

4 novembre 1995. Les dizaines de milliers de personnes réunies, en ce soir d’automne, sur la place des rois d’Israël, à Tel-Aviv, sont en état de choc. Ils ne peuvent s’imaginer que celui qui, une heure plus tôt, se tenait devant eux sur une estrade montée pour l’occasion venait de prononcer son tout dernier discours. La voix étranglée par l’émotion, les commentateurs à la radio et les journalistes de la télévision israéliennes annoncent la mort du Premier ministre Yitzhak Rabin. « Notre démocratie, dont nous étions si fiers, ne sera plus jamais la même », estime l’un d’entre eux. Pour la première fois depuis la création de l’État hébreu en 1948, un de ses dirigeants est assassiné… par un juif israélien. « Le tabou est brisé », renchérit un autre commentateur. Le commandement divin « tu ne tueras pas » est bafoué, rappelle le grand rabbin de Jérusalem. Et pour cause : Gal Amir, un fou de Yahvé, vient de tirer trois balles à bout portant sur Rabin alors que celui-ci s’apprêtait à s’engouffrer dans sa voiture. Immédiatement ceinturé, il dit aux policiers ne rien regretter et avoir agi « sur ordre divin ». Mettant ainsi fin à une soirée surréaliste, aussi impensable quelques années plus tôt, que quelques années plus tard.

 

Retour en arrière, quelques heures plus tôt… Une foule en liesse scande à tue-tête des « oui à la paix, non à la violence ». Plus de 100 000 sympathisants sont venus exprimer leur soutien à la politique de paix du gouvernement Rabin, dans une ferveur presque bon enfant. Depuis la manifestation contre l’invasion israélienne du Liban en 1982, jamais autant d’Israéliens n’avaient été réunis. L’heure est à la fête. Quelques drapeaux palestiniens flottent même dans la foule. Rabin croise le chanteur Aviv Geffen, sorte de Marylin Manson local. Le Premier ministre lui serre la main, visiblement sans rancune envers celui qui, quelques mois plus tôt, chantait « Qui est cet ivrogne qui tangue au bord de la route ?
C’est le Premier ministre… », soulignant par là le goût immodéré du chef du gouvernement pour le whisky. « Je préfère un ivrogne qui nous mène vers la paix qu’un sobre qui nous conduirait à la guerre… » confessait le chanteur à Libération, quelques mois avant l’assassinat.
Rabin monte alors à la tribune afin de prononcer son discours. « Le peuple veut la paix et s’oppose à la violence, car c’est la violence qui mine les fondements de la démocratie israélienne », dit-il. Il se sait menacé de mort depuis plusieurs mois déjà par des extrémistes israéliens. Le message sonne comme une repentance, de la part de celui qui a férocement mené la guerre, avant de se battre pour la paix. « J’ai été soldat pendant 27 ans, j’ai combattu aussi longtemps qu’il n’y avait pas de chance de paix. Mais je crois qu’aujourd’hui, cette chance existe », dit-il, avant de pousser la chansonnette et de s’adonner à quelques pas de danse, lui, l’ancien militaire.

Les médias du monde entier sont unanimes : l’ancien « faucon » est devenu « colombe ». La réalité est toutefois plus nuancée. Rabin ne s’est jamais véritablement mué en colombe. Mais c’est parce qu’il était faucon qu’il pouvait espérer conclure la paix… Une paix fragile que la majorité de la société israélienne a clairement rejetée par la suite, tout comme les extrémistes d’en face. Rabin voulait en finir avec l’occupation, non pas par grandeur d’âme, mais parce qu’elle était devenue « un fardeau aux yeux de la société israélienne ».
« Rabin était un homme plein de contradictions. On a dit de lui que c’était un pèlerin de la paix, mais j’en doute. C’était un négociateur féroce », confie l’ancien ministre et PDG de L’Orient-Le Jour, Michel Eddé, fin connaisseur des réalités israéliennes, au lendemain de la mort de Rabin.
L’assassinat du Premier ministre fait voler la genèse de paix en éclats. Son « ennemi intime », Yasser Arafat, qui deux années plus tôt avait partagé l’affiche de l’historique poignée de main entre les deux dirigeants à la Maison-Blanche, se dit « très choqué et très attristé par cet atroce crime contre un grand dirigeant d’Israël et un artisan de la paix ». Mais certains opposants palestiniens s’en réjouissent. Tout comme certains colons juifs, pour qui Rabin, ce « traître », « n’a eu que ce qu’il méritait ».

 

« Red Rosa »
Des centaines de milliers d’Israéliens et une pléiade de chefs d’État sont présents aux funérailles. Entre autres, Hosni Moubarak, Hussein de Jordanie, Jacques Chirac et, bien sûr, Bill Clinton, le grand ami de Rabin, visiblement très secoué, lui qui avait joué les intermédiaires dans la mission quasi impossible pour la paix. Arafat souhaite lui aussi rendre un dernier hommage à Rabin, mais les services de sécurité israéliens l’en dissuadent, estimant qu’il est préférable qu’il ne se montre pas. Malgré les grands discours, personne n’est dupe. Le processus de paix est enterré avec Rabin le 6 novembre 1995. À Jérusalem, là où il était venu au monde le 1er mars 1922 au sein d’une famille de l’aristocratie sioniste de gauche, venue d’Ukraine.
Yitzhak Rabin est le fils de Rosa Cohen, activiste et membre de la Haganah, dont le surnom « Red Rosa » sert, à lui seul, de carte de visite. Inscrit au lycée agricole, il apprend très tôt à manier aussi bien les armes que les outils agraires. Enrôlé dans la Palmach de la Haganah, l’unité d’élite de l’organisation paramilitaire sioniste (qui sera intégrée ultérieurement à l’armée), suite à sa rencontre avec Moshe Dayan, le jeune homme aux allures de jeune premier, à la voix rocailleuse et aux yeux bleus perçants, va gravir un à un les échelons de la hiérarchie militaire jusqu’à devenir chef d’état-major en 1964. Casse-cou et prêt à tout, il répond présent pour toutes les missions de sabotage, notamment contre les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, et participe activement à toutes les étapes victorieuses de l’État hébreu voulu par Theodor Herzl.

C’est toutefois la guerre des Six-Jours qui le fait vraiment entrer dans l’histoire. En juin 1967, Rabin, commandant victorieux, pénètre aux côtés de Moshe Dayan, ministre de la Défense, à Jérusalem-Est sous les flashs des photographes qui immortalisent ainsi la prise hautement symbolique de la ville sainte revendiquée par les Palestiniens comme leur capitale. La victoire israélienne contre les forces égyptiennes, jordaniennes et syriennes le propulse au rang de héros de la nation. Auréolé de prestige, le militaire féroce au franc-parler et au tempérament bien trempés convoite, depuis plusieurs mois, le poste d’ambassadeur à Washington. « Retenez-moi, Yitzhak, ou je tombe de mon fauteuil. C’est bien la dernière chose à laquelle je me serai attendu de votre part », lui jette alors, à huis clos, le Premier ministre de l’époque, Levi Eshkol. « Vous n’avez pas le profil de diplomate ! »

Parvenu quand même à ses fins, Rabin s’envole pour les États-Unis en 1968 et troque son treillis kaki et son fusil pour un costume trois pièces. Il n’a alors qu’un objectif en tête : faire d’Israël un acteur incontournable sur la scène internationale. Convaincu, par-dessus tout, que le destin des deux pays est intiment lié, il a désormais l’oreille des Américains et noue une amitié sincère avec Richard Nixon. Sa mission terminée, il rentre au pays. Son ascension va être fulgurante. Élu député travailliste à la Knesset, il rejoint le gouvernement en tant que ministre du Travail, avant de remplacer Golda Meir, au pied levé, au poste de Premier ministre le 2 juin 1974, à l’issue de la guerre du Kippour. Il est alors le premier « sabra », né en terre d’Israël, à accéder à ce poste.

 

Français « salopards »
Lors de son investiture, le nouveau chef du gouvernement paraît intransigeant : pas question d’un retour aux frontières d’avant juin 67. Ses premiers pas en politique vont révéler son tempérament de faucon. Mais la droite ne lui laisse guère de répit, l’accusant d’instabilité psychologique et utilisant son penchant pour la boisson comme arme de déstabilisation. Contraint de démissionner en 1977 après des révélations sur l’existence d’un compte bancaire aux États-Unis au nom de son épouse, Rabin ne dit pas pour autant adieu à la vie politique. Après sept ans dans les rangs de l’opposition, il revient, quoi de plus seyant pour le personnage, en tant que ministre de la Défense. L’ennemi, l’OLP, est alors installé au Liban, où il participe activement à une guerre civile qu’il a largement contribué à déclencher. « Nous n’avons pas l’intention de jouer les policiers au Liban ou de dicter notre loi aux divers groupes. Mais si nous n’avons pas la paix, personne ne l’aura », lance le chef des armées en mars 1985 à l’intention des chiites libanais. Depuis l’entrée des troupes israéliennes au Liban, en juin 1982, les incidents avec la Finul, dont certains contingents avaient vainement tenté de stopper les convois de Tsahal, sont récurrents. Rabin qualifie alors le contingent français de « Menuvahim », ou « salopards », le considérant comme un frein dans la lutte contre l’ennemi. Son franc-parler et ses sorties vulgaires embarrassent Tel-Aviv. « J’aurais pu utiliser une formule de style plus parlementaire », reconnaît-il, taquin.
Il avait approuvé l’invasion israélienne au Liban, mais il estime rapidement que l’opération est allée trop loin. Il déploie alors tous ses efforts pour sortir du « bourbier libanais ».

 

Cheveux blanchis
En décembre 1987, l’intifada dans les territoires palestiniens occupés prend tout le monde de court. « Ce n’est qu’un feu de paille », estime alors Rabin, avant d’en mesurer l’ampleur. Sa réponse sera sans appel : « Nous allons lui (l’intifada) briser les reins », lance-t-il à ses soldats. L’ordre, devenu célèbre, va être contesté par certains membres de l’armée, mais également pris au pied de la lettre par d’autres. Mater l’ennemi pour mieux lui imposer ses volontés. Les méthodes de Rabin sont plutôt sommaires. Il est lui-même forcé de constater qu’« il n’y a pas de solution militaire » face au soulèvement.

Rabin change alors son fusil d’épaule et lance le « plan de paix israélien ». Son pragmatisme fait mouche parmi ses opposants, qui décident de lui faire confiance. En 1992, ce « faucon » prend la tête du cabinet le plus « colombe » depuis la création de l’État hébreu. Il se présente comme le seul capable d’apporter « la paix et la sécurité ». Le calcul des colombes s’avérera exact. Ses cheveux ont blanchi, mais l’homme, décrit comme « réaliste et froid » et « ne souriant jamais », a retrouvé sa popularité.
Dans le discours d’investiture de son second mandat en tant de Premier ministre, Rabin rappelle qu’« assez de larmes et de sang ont été versés », interpellant les Palestiniens. « Nous vous proposons la solution la plus juste : l’autonomie avec ses avantages et ses limites. (…) Il est temps que les Palestiniens lâchent leurs pierres et leurs couteaux. » Celui qui défendait autrefois l’établissement des colonies juives dans les territoires occupés a véritablement évolué. Ce vieux routier de la diplomatie ne croit pas aux arguments bibliques invoqués par le Likoud, qui lui reproche de vouloir démembrer le « grand Israël » de la Méditerranée au Jourdain. « Vous incarnez la philosophie nihiliste », lui lance son prédécesseur de droite, Yitzhak Shamir. Mais ni les menaces des extrémistes juifs ni les attentats des Arabes ne sauront faire dévier Rabin de ce en quoi il croit désormais dur comme fer : la paix ou rien.

 

« Mal dans sa peau »
Pour pouvoir obtenir un accord avec les Palestiniens, il va opter pour des pourparlers secrets avec les dirigeants de l’OLP, à Oslo, pendant qu’à Washington se déroulent en grande pompe et devant les caméras du monde entier les négociations « officielles ». François Mitterrand salue alors le « grand courage politique » du gouvernement Rabin pour ce coup de théâtre. La poignée de main historique, bien qu’hésitante, avec Yasser Arafat, qui clôture ces négociations, le 13 septembre 1993, est un moment gravé dans le marbre. Le plus important de l’histoire douloureuse et laborieuse du processus de paix. Malgré son évident déplaisir à serrer la main du leader palestinien, Rabin accepte le coût de cette paix. Une autorité palestinienne est créée, et le gouvernement israélien cède pour la première fois un contrôle partiel de certaines zones de la bande de Gaza et de la Cisjordanie aux Palestiniens.

L’année suivante, poursuivant sur sa lancée, Rabin tend la main aux Jordaniens. Les relations entre Israël et la Jordanie ont, depuis 47 ans, été semblables à « un désert aride », estime-t-il, décidant de le « refleurir ». Un accord de paix est signé entre les deux pays le 26 octobre 1994. Moubarak félicite le roi Hussein, alors que la plupart des gouvernements arabes fulminent. « Le cercle de vos ennemis est en train de rétrécir », déclare Clinton. Les petits Israéliens assistent ce jour-là à la cérémonie retransmise en direct à la télévision et suivent un cours obligatoire sur le processus de paix. Des chants pacifistes en arabe et en hébreu inondent les ondes et le traité de paix fait la une des journaux israéliens.

En 1994, le prix Nobel de la paix est décerné à trois hommes, dont deux chefs de guerre parvenus à la conclusion qu’elle ne pouvait se faire attendre plus longtemps. Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Yasser Arafat sont récompensés pour leurs efforts en faveur du processus de paix. La rivalité entre les deux Israéliens était évidente, mais ils ont su travailler main dans la main. « Rabin a été le plus courageux des deux. Il a été beaucoup plus engagé dans le retrait des colonies, dans la pacification des rapports. Mais c’est aussi une personnalité plus timide, fragile. Il était mal dans sa peau. Ancien général, il savait s’exprimer face à des soldats mais avait beaucoup de mal face aux journalistes », se rappelle Leila Chahid, dans une interview à L’Orient-Le Jour, accordée suite au décès de Shimon Peres en 2016.
Au final, il y aura eu, au début de la dernière décennie du XXe siècle, une conjonction rarissime, un de ces caprices de l’histoire qui, en mettant en orbite deux trajectoires jusque-là diamétralement opposées, celle de Yasser Arafat et de Yitzhak Rabin, a pu enfin faire naître l’espoir d’une paix de compromis au Proche-Orient. Plus de vingt ans après l’assassinat de Rabin, un acte qui était le signe d’une radicalisation rampante de la société israélienne, il n’en reste plus grand-chose…

 

Ils ont été parfois adulés, parfois controversés. Mais ils n’ont jamais laissé personne indifférent. Ils ont écrit, et littéralement façonné la destinée de leur pays ou de leur région. À l’époque, en ce XXe siècle, le Proche-Orient a vécu des chamboulements majeurs : chutes d’empires, guerres d’indépendance, création d’États, révolutions, etc. Or, derrière ces événements, il y a des hommes qui ont marqué l’histoire. «L’Orient-Le Jour» en a choisi quinze. Leur(s) histoire(s), leur saga feront l’objet de portraits, à raison de cinq par semaine, pendant 3 semaines. Bonne lecture.

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