Yasmina Joumblatt : J’ai l’impression d’avoir eu plusieurs vies

CULTURE

Yasmina Joumblatt. Photo Michel Sayegh

Zéna ZALZAL | OLJ

17/01/2017

Grande, yeux bleus, cheveux blonds, une attitude toute en réserve… Yasmina Joumblatt a tout d’une Européenne pur jus. Difficile de prime abord de l’imaginer fredonnant des chansons arabes. Encore moins un langoureux Ya Habibi Taala ou les trémolos de Ya Touyour, deux des plus grands succès de son arrière-grand-mère, la célèbre Amal al-Atrach, surnommée Asmahan (qui signifie sublime en perse). Et pourtant, la jeune femme s’apprête à sortir un album de chansons orientales en hommage à son iconique aïeule.

De Caballé et Jung à Asmahan

«Petite, j’étais très intriguée par la personnalité d’Asmahan, ses “prouesses”, le fait qu’elle ait eu une carrière fulgurante, qu’elle soit morte très jeune, à 27 ans, qu’elle se soit mêlée de politique… Et puis ma mère, qui est sa petite-fille, lui ressemblait beaucoup, disait-on en famille. Par contre, son chant ne m’intéressait pas du tout. J’étais bien plus fascinée par celui de Montserrat Caballé que j’avais découverte, à l’âge de 13 ans, grâce à Barcelona, son fameux duo avec Freddie Mercury. Elle m’a donné le goût de la musique classique et des airs lyriques. Ce n’est que bien plus tard que je me suis tournée vers la chanson orientale», raconte d’une voix feutrée, comme chuchotée, mais au débit rapide et légèrement saccadé, Yasmina Joumblatt.

D’ici là, beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts… dans la vie de cette Libano-Helvète qui a grandi en pensionnat en Suisse, où elle réside toujours d’ailleurs. «À 17 ans, après avoir lu en deux jours la biographie de Carl Gustav Jung, j’ai décidé de devenir psychanalyste. Malheureusement, on ne peut commencer cette formation avant d’avoir 28 ans et avoir entamé une analyse. En attendant, j’ai donc suivi d’autres cursus.» Des études de droit, de sciences politiques et économétrie, un début de carrière dans la finance ou encore la rencontre avec son futur mari ne lui feront pas perdre de vue son objectif initial. À 28 ans, comme décidé, elle retourne à l’université pour décrocher le diplôme tant convoité de psychologue. L’histoire aurait pu s’arrêter là, n’était-ce la curiosité toujours en éveil de cette jeune femme mue par une «constante quête d’harmonie entre le corps et l’esprit».

Associer le corps et l’esprit
C’est ainsi que sa route croisera celle du Dr Karim Adal, un grand médecin homéopathe genevois d’origine libanaise qui pratique la méthode Sankaran. «Il m’a soignée pour un problème de santé pour lequel j’aurais dû subir une importante opération. Alors que j’étais extrêmement dubitative en allant le consulter, sa technique m’a totalement convaincue. J’ai alors voulu me former également à l’homéopathie. J’ai donc repris le chemin de l’université (l’École d’études homéopathiques), fait un stage de praticienne auprès du Dr Adal, avant d’installer, il y a six ans, mon propre cabinet. Aujourd’hui, je pratique et j’enseigne l’homéopathie, tout en puisant également dans ma formation d’analyste joungienne. J’ai enfin trouvé ce lieu où s’associent le corps et l’esprit.»

Est-ce le sentiment d’avoir enfin trouvé sa voie qui va l’encourager à faire aussi entendre sa voix? Toujours est-il que c’est un peu à cette même période que cette amoureuse de la musique, qui a suivi durant des années des cours de chant lyrique, va enfin briser son extrême pudeur pour enregistrer chez Sony Records, à Londres, sa propre reprise d’une chanson de Roberta Flack, The First Time Ever I Saw Your Face. «C’était un cadeau que je faisais à mon mari pour notre premier anniversaire de mariage. C’était en 2003. Et l’ingénieur du son m’avait alors dit: “Vous avez une très jolie voix de mezzo soprano, vous devez en faire quelque chose.”

Son injonction m’a interpellée. Car pour moi, chanter avait toujours été de l’ordre du privé. C’était mon jardin secret. Et je n’avais jamais chanté devant plus de deux personnes. À partir de là, l’idée de revisiter les chansons d’Asmahan a commencé à me trotter dans la tête. Mais je devais d’abord découvrir la musique arabe. J’ai commencé donc par m’initier au tarab d’Oum Kalsoum, que j’ai progressivement appris à apprécier, avant de revenir vers le répertoire de mon arrière-grand-mère avec cette fois une oreille et un regard d’adulte. Sa voix, qui semble sortir des tripes, m’a vraiment époustouflée. Je me suis dis qu’il fallait vraiment lui rendre hommage. Et j’en ai parlé à Gabriel Yared qui est un ami. Il venait de remporter son oscar, il était très occupé et la musique orientale n’était pas son registre, m’a-t-il répondu. J’ai donc abandonné le projet.»

Une musique qui enrobe la voix
En 2005, elle s’amuse toutefois à enregistrer avec un ami d’enfance, le musicien Ghazi Abdel Baki, une énième reprise, en version courte spontanée et un peu jazzy, de Ya Habibi Taala. Une façon de se jeter à l’eau, sans plus. Jusqu’à ce qu’il y a un peu plus de six mois, Gabriel Yared découvre, par un concours de circonstances, la filmographie d’Asmahan. «Il m’en a parlé et le projet est revenu sur le tapis. On a tenté un essai. Il m’a fait chanter Ya Habibi au rythme du clic d’un métronome. Et, deux semaines plus tard, il m’envoyait une version extraordinaire avec la musique qu’il avait composée autour de ma voix. La préparation du CD était ainsi déclenchée…» raconte Yasmina Joumblatt.

Outre quelques airs revisités du répertoire d’Asmahan, le CD comprendra de nouvelles chansons en arabe, aux textes signés Yasmina Joumblatt et la musique, évidemment, de Gabriel Yared. Sa sortie est prévue d’ici à un an. «Parce qu’on fait un vrai travail de joaillier», signale la chanteuse en devenir. Laquelle tient à préciser que «le but de cet enregistrement est d’honorer Asmahan, de la moderniser par une orchestration différente pour la faire connaître à un public nouveau, et pas du tout de se mesurer à elle».

L’arrière-petite-fille ne se glisse donc pas dans la peau de son aïeule. Elle reste elle-même: homéopathe convaincue, psychologue dans l’âme et chanteuse par passion. «J’ai l’impression d’avoir eu plusieurs vies. Tellement mon parcours a été ponctué d’événements inattendus qui m’ont entraînée vers de nouvelles voies… Et cela me plaît, parce que je n’aime pas me répéter. Je veux toujours me mesurer à de nouveaux défis.» Le prochain sera-t-il celui de se produire sur scène? «Je ne sais vraiment pas. Mais là, je crois que ce serait le challenge le plus grand que j’aurais à affronter dans ma vie.»

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