Sir el-Denniyé, doublement gratifié par Dieu

 

25/07/2017
Noyé dans un océan de verdure, adossé au pied de Kornet el-Saouda, assis sur plus de 300 sources d’eau, le village de Sir el-Denniyé, dans le caza du même nom au Liban-Nord, profite largement d’une nature luxuriante qui fait la joie des randonneurs.

L’origine du nom reste très floue. Plusieurs interprétations sont d’ailleurs avancées : certains retiennent l’origine phénicienne, Sir voulant dire statue. En araméen, Sir signifie sommet, alors qu’en syriaque, le terme veut dire chaîne ou corde. Enfin, certains remontent au temps des croisés, et croient que Sir el-Denniyé est une déformation de sœur Danielle.
Alors que la région de Denniyé reste tristement célèbre pour l’attaque contre l’armée libanaise par des terroristes jihadistes fin 1999, sur place, la réalité est tout autre. Il suffit de visiter Sir, le chef-lieu de Denniyé, pour tomber sous le charme du village, et de la région. Aujourd’hui encore, ses habitants se souviennent de l’âge d’or d’une localité qui cherche à se (re)faire une place sur la carte touristique du Liban.

L’hôtel Jezzar
« Sir a connu deux périodes d’essor et de développement, l’une dans les années 20, et l’autre dans les années 60 », explique Ahmad Fatfat, député de la région. À l’époque ottomane, le village était un point de convergence entre le port de Tripoli d’une part et la Békaa de l’autre, mais aussi l’hinterland syrien.
C’est durant cette période que Jezzar Raad, un homme très riche et qui n’est autre que le grand-père maternel du parlementaire, est venu s’installer dans le village. Il y construit la première centrale électrique de la région, bien avant Tripoli. Il bâtit également le célèbre hôtel Jezzar, en 1934, qui devint plus tard le Sir Palace Hotel.


Le célèbre Hôtel Jezzar, ou Sir Palace Hotel, construit en 1934. Photo Antoine AJOURY

L’hôtel, situé au centre même du village, attire d’abord par sa couleur rose et ses arcades en vitraux. Son histoire est intimement liée à l’époque glorieuse de Sir. Son propriétaire actuel, l’avocat Amaar Agha, revient sur les événements culturels et historiques qui ont eu lieu dans cet établissement. Celui-ci a ainsi accueilli les plus grands chanteurs libanais et arabes de l’époque. En 1968, la soirée de Miss Liban y a été organisée et a vu Lili Bissar couronnée reine. Malheureusement, la jeune fille avait été disqualifiée lorsqu’on avait découvert, à la veille de la finale de Miss Monde, qu’elle était seulement âgée de 15 ans.
En outre, « deux coups d’État en Syrie ont été planifiés à partir de cet hôtel. Les protagonistes venaient y passer la nuit et organiser leur action, avant de partir le lendemain à Damas pour renverser le pouvoir en place », se souvient Amaar Agha.

La région a vécu son véritable âge d’or à partir de 1958, avec le mandat du président Fouad Chéhab, et ce jusqu’au début de la guerre en 1975. Avec son climat doux, été comme hiver, Sir a été pendant longtemps un centre de villégiature de la bourgeoisie tripolitaine, mais aussi syrienne, notamment alépine.
En outre, explique Ahmad Fatfat, les communautés chrétiennes et musulmanes ont toujours vécu ensemble à Sir, en harmonie et dans le respect mutuel. Aujourd’hui, malgré le fait que la population chrétienne (qui représentait 25 % avant la guerre) a considérablement diminué à cause d’un exode dû à la crise économique, un consensus local veut qu’un moukhtar sur les trois élus à Sir soit toujours un chrétien, et que le vice-président du conseil municipal le soit aussi.

Sassine Aoun, le moukhtar chrétien, se rappelle du temps heureux du vieux souk de Sir, au début des années 70, quand il a ouvert son salon de coiffure pour homme. « La rue principale était noire de monde. Les villageois des localités voisines venaient tous se ravitailler au marché de Sir », se souvient Sassine Aoun, pour qui « Sir a été gratifié par Dieu avec l’abondance de son eau et l’affabilité de ses habitants ».
Le souk, lui, semble figé dans le temps. Les échoppes des différents artisans n’ont probablement pas été rénovées depuis belle lurette. Et l’ambiance reste toujours celle d’un village où tout le monde se connaît, se salue, se parle, autour d’un café ou d’un trictrac.

La générosité de la nature déteint incontestablement sur les habitants de Sir. Réservés au premier contact, ils sont toutefois très accueillants et chaleureux. On est bien loin du caractère raboteux des montagnards. Une certaine quiétude accompagne leurs gestes et leurs actes. Leur attachement les uns aux autres saute aux yeux, et surtout leur attachement à leur village dans lequel ils veulent investir.

 

Wadi Jhannam
Ainsi, plusieurs projets touristiques sont en préparation ou en cours de réalisation. Il y a d’abord le complexe de la grotte de Zahlan. Pour son propriétaire, Mou’taz Hawchar, c’est son amour pour Sir qui l’a poussé à investir son temps et son argent pour offrir aux visiteurs un accès adéquat à ce temple de la nature où une promenade dans les entrailles de la terre emmène le visiteur dans un monde féerique.
Autre projet pharaonique, celui d’un téléphérique de près de 2 km de longueur qui relie le village à la falaise qui surplombe Sir, sur laquelle un centre touristique sera construit et qui proposera un large éventail d’activités.

Son propriétaire, Mohammad Jawad Fatfat, explique que les spécificités de Sir el-Denniyé en font un village unique au Liban. « D’abord, le plus haut sommet du Moyen-Orient se trouve à Denniyé. Ensuite, la région est connue pour ses vallées profondes, à l’instar de Wadi Jhannam. En outre, il y a près de 316 sources d’eau à Sir. Ce qui par conséquent fait de la région une des plus fertiles du Liban. Les environs de Sir sont pleins de vergers où toutes sortes d’arbres fruitiers sont plantés », explique l’entrepreneur qui rêve de redonner au village sa gloire d’antan.

Au restaurant de Ragheb Raad, l’eau coule à flots. Construit autour d’une source d’eau, son établissement, fondé en 1952 sur les ruines de moulins à eau où les habitants des villages voisins venaient pour moudre leur blé, travaille toute l’année. « Le débit d’eau est le même quelle que soit la saison, explique-t-il. Cette eau pure et potable irrigue aussi les nombreuses terres fertiles qui se trouvent en dessous de Sir. » Ce n’est donc pas pour rien que la région est réputée pour la qualité de ses fruits et légumes, de sa viande bovine, mais aussi pour ses produits laitiers.
À noter enfin, la spécialité du village, la haléwet el-rezz, une pâtisserie d’une finesse et d’un goût exceptionnels, qu’il faut impérativement savourer avant de quitter Sir.

 

Demain : Tannourine.

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