Sérail vs Zokak el-Blatt : contrastes d’une ville déconcertante

 

29/04/2017

Douze quartiers, 60 secteurs en tout, Beyrouth possède le(s) charme(s) d’une ville aux mille visages. Certains secteurs ont changé de nom avec le temps, Majidiyé est devenu Rafic Hariri après 2005, d’autres se sont déplacés d’un district à l’autre, Yassouiyé, de Saïfi, s’est intégré à Achrafieh. Cependant, chacun a gardé son identité propre
Zokak el-Blatt, le plus petit de ses quartiers, est composé de deux secteurs : Sérail et Batrakiyé, le collège patriarcal grec-orthodoxe. Suite aux décisions de Solidere concernant le centre-ville et la ligne de démarcation qui a divisé Beyrouth, le fameux « Ring » (initialement avenue Fouad Chéhab), la région du Sérail a été brutalement scindée en deux parties
À la droite de cette ligne clairement tracée, le secteur est ordonné, planifié, et à mes yeux un peu surréel et sans âme. C’est ici que se trouve le Sérail, érigé par les Ottomans en 1813 sur une colline de Beyrouth, accompagné de la tour de l’horloge (25 m de hauteur), édifiée en 1897 suite à une décision de la municipalité de la ville présidée alors par cheikh Abdel Kader Kabbani. Elle faisait partie des trois tours érigées à cette occasion dans la région (Beyrouth, Tripoli et Haïfa). Elle fut rénovée en 1997. Et, plus discrète, la statue de Omar Ounsi, une œuvre de Nabil Hélou créée en 2003
Dans ces lieux ouverts, tout semble lisse, réglé au millimètre près, étroitement surveillé par des gardiens dont la tâche est de garder les lieux en état. Parmi les bâtiments neufs ou rénovés et les ambassades se cachent un jardin privé luxuriant et l’hypnotisant Musée Robert Moawad, situé dans ce qui fut la demeure d’Henri Pharaon. Construit par son père Philippe Pharaon en 1891, dans le centre de Beyrouth, ce palais, avec l’aide de l’architecte français Lucien Cavro, a été transformé, embelli par le fils, passionné de chevaux et influencé par l’art syrien qu’il découvre au cours de ses voyages. Plafonds, boiseries des XVIe et XIXe siècles, cette demeure a été le témoin de grands moments de notre histoire, parmi lesquels la signature du drapeau libanais. Tombée dans l’oubli, elle renaît de ses cendres en 1990, lorsque Robert Mouawad la rachète en 1990 et la transforme en musée qui expose des pièces de collection, des bijoux contemporains, des poteries islamiques, des porcelaines chinoises et des antiquités phéniciennes
En me dirigeant vers l’autre Sérail, je tombe par accident sur un jardin timide, le jardin public el-Hout. Perché au-dessus du tunnel du Ring, il offre un moment de sérénité, une parenthèse privilégiée à savourer à l’ombre des arbres, en appréciant les deux faces du quartier. Avant de découvrir, au sud de cette autoroute, le cœur et l’âme du coin. Un très bel aperçu de ce que fut le centre de la ville dans les années 70, son charme en voie de disparition, dévoré par les tours et autres constructions monstrueuses en cours

Non-assistance à lieu en danger
Les bâtiments qui sont encore là, même s’ils tombent en total délabrement, conservent les traces d’une architecture et d’une gloire passées, contrastant avec les charmantes petites boutiques sombres et fragiles qui existent depuis des générations et leurs enseignes rétro encore intactes. Dans ce quartier, de nombreux intellectuels et pères de l’indépendance ont hanté les lieux. Il abritait également la première imprimerie du Liban, qui date du XIXe siècle, la maison des Farjallah, où se retrouvait la bourgeoisie libanaise pour un « salon politique », devenu aujourd’hui l’Orient-Institut, et enfin le palais Béchara el-Khoury, occupé par un menuisier, qui rend sa belle âme pour cause de négligence
La mosquée de Zokak el-Blatt, édifiée en 1900, qui fut à un moment de notre histoire la principale du district, est unique en son genre tant elle reflète bien le style du quartier. Plus loin dans la rue Hussein Beyhum, la City International School apparaît, une des 5 écoles cachées dans ce petit quartier. Attention aux embouteillages des bus à l’heure de la sortie des écoles ! Quelques pas de plus et nous voilà devant un véritable trésor caché : la boulangerie Ichkhanian. Installée dans un immeuble typique et inaugurée depuis 70 ans, elle est gérée par cette famille arménienne qui sert d’inoubliables lahm baajine, mantis, subereks et choeregs
Au bout de la rue et de cette promenade, le palais Ziadé se dresse, marqué lui aussi par le temps qui passe. Construit par un architecte italien, Altina, il fut racheté en 1930 par Joseph et Louis Ziadé, cousins de la poétesse May. Un emplacement stratégique, une architecture en pierre et une tour imposante. Sa structure délabrée et détruite pousse le visiteur à s’interroger sur ce qui a bien pu arriver à cette famille : dépressions, déboires, conflits ? Sur ce qui a bien pu se passer pour que la bâtisse en arrive là : elle est squattée et il est impossible de la visiter. Se demander, surtout, si ce phénomène est irréversible. Ou si tout est écrit

* Il a sillonné les rues de Beyrouth à pied, plongé dans ses entrailles durant des mois entiers, erré dans ses dédales, pour y décrypter les vrais noms, avant que des coïncidences, des (mauvaises) habitudes, les aient changés. Bahi Ghubril en a constitué des plans, des cartes, des guides et un label : Zawarib Beirut. Il devient ainsi un samedi sur deux, et pour notre plus grand plaisir, le guide des lecteurs de « L’OLJ », irréductibles amoureux de cette ville aux mille parfums

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