Raveurs et jihadistes, même combat

 

IMPRESSION
01/06/2017

On annonce régulièrement des saisies de Captagon en provenance du Liban. On appelle cette amphétamine concentrée la drogue des jihadistes. Elle annihile toute sensation de fatigue, de faim, de peur ou d’empathie et donne un sentiment d’invincibilité. Les drogues se répartissent par tribus. Pour les jihadistes, c’est le Captagon. Pendant la guerre du Liban, les combattants prenaient de la benzédrine. Pour les collégiens, le cannabis et la marijuana sont les drogues initiatiques de la lenteur qui engourdissent le passage même du temps. Le traître et prétendu poétique LSD, cette Lucy in the Sky with Diamonds célébrée par les Beatles, est relégué au rang de drogue à papa. La bonne vieille cocaïne des golden boys, des romans de Bret Easton Ellis et des fêtards des années 80 est bien plus chic mais déjà passée de mode, trop chère, moins efficace que ces petits bonbons qui circulent dans les raves depuis une vingtaine d’années avec un paroxysme en ce moment. Presque toutes à base d’amphétamines ou de méthamphétamines, ces confiseries sont indissociables d’un certain esprit de la fête. Le MDMA, nouveau nom de l’ecstasy, est la drogue des tendres. Au paroxysme du trip, on enlacerait son pire ennemi tant tout ce qu’on touche est fabuleux à toucher. Le GHB vous fait tout oublier, même d’avoir tué ou violé sans savoir si on l’a fait pour de vrai ou imaginé le faire. La Special K n’est pas une marque de céréales : la kétamine est un anesthésique, avec tout ce que cela suppose. On s’arrêtera là. Il y a déjà de quoi alimenter toute une population de jeunes désœuvrés promis à la dépression et dont les sens et les nerfs sont désormais incapables de réagir sans ces stimulations chimiques. Le Captagon n’est ni plus ni moins diabolique que ces substances si répandues qu’elles en deviennent banales. Il est juste prisé par les jihadistes, dit-on, ce qui le rend plus nauséabond

Il ne s’agit pas ici de condamner une pratique vieille comme le monde. Mais il faut savoir qu’au Liban toute une génération née de parents traumatisés par la guerre y est vulnérable. D’avoir été trop protégée, gâtée, d’avoir trop admiré ceux qui possèdent, de n’avoir pas connu de luttes gratifiantes, de n’avoir pas appris à surmonter les frustrations, de n’avoir jamais connu les transports fabuleux que procurent un beau livre, une grande œuvre d’art, « a thing of beauty » selon les mots de Keats, de n’avoir jamais eu de vrai mentor, un grand nombre de jeunes Libanais vont se lancer tête basse dans ces fêtes frénétiques où la chimie va exacerber dans leur vacuité des perceptions qui n’ont jamais été affinées tant qu’ils n’ont pas expérimenté les vraies extases que seule apporte la fréquentation des chefs-d’œuvre, ou la pure joie d’avoir, par exemple, accompli un projet personnel. À la fin, jihadistes et noceurs se retrouveront au même paradis artificiel, les uns un peu plus morts que les autres et sans doute plus dangereux pour autrui. En notre siècle déboussolé, dispenser les jeunes de responsabilités, les laisser croire que les choses s’arrangent d’elles-mêmes un jour ou l’autre, s’abstenir de les guider vers les vraies valeurs vaut tout simplement non-assistance à personnes en danger

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