« Ourouba », le miroir d’un Orient livré à tous les paradoxes…

 

E. D. | OLJ
23/09/2017
Cheveux blancs en bataille, relevés en un chignon à la diable, boucles d’oreilles rondes en nacre blanche et tunique ample immaculée sur un pantalon beige assorti d’espadrilles. Le regard pervenche sous ses lunettes à grosses montures vert d’eau, Rose Issa a le même enthousiasme que toujours devant l’art. Surtout celui d’un monde arabe qu’elle n’a jamais cessé de défendre, promouvoir et révéler.

Dans ce panorama sélectionné par la curatrice et où rien n’est à vendre car c’est en provenance de collectionneurs chevronnés, l’art ici est d’abord un reflet du XIe siècle. Reflet d’une région entre soulèvements, guerres, luttes sourdes et bien sûr des zones où la vie a quand même son cours normal…

Ahmad Mater, « Nature morte », 2012. Photo fournie par la Ramzi & Saeda Dalloul Art Foundation

Pas d’artistes européens dans cette déambulation où se pressent toutes les préoccupations esthétiques, conceptuelles, sociopolitiques et religieuses d’une « arabité » en effervescence. Bien entendu, c’est un miroir de tous les paradoxes, mais c’est surtout un miroir qui reflète aussi tous les aspects positifs dans un univers chaotique et placé sous une épée de Damoclès. Dans ses critiques virulentes ou placides, ses traits dénonciateurs, ses architectures qui défient la mort en sublimant sépultures à ciel ouvert et pierrailles des villes gazées.
Indétrônable plaque tournante des cultures et du rayonnement de l’art plastique, malgré un essor notable dans les pays du Golfe, Beyrouth demeure un vrai vivier où tous les regards convergent.
La preuve, cette expo « Ourouba » – un pied de nez à tous ceux qui veulent réduire le monde arabe au silence –, qui jette un éclairage enrichissant dans une foire tonitruante où l’on voit, dans un esprit de bousculade, un peu de tout.

Dans l’œil du cyclone
Les Baalbacki sont là. Ayman et son extravagance vestimentaire (diam à l’oreille et turban sur crâne rasé à la Tarass Boulba), son frère Said Mohamed et le cousin Oussama. Le premier avec ses mégatoiles hurlant la déchirure des bâtiments de Beyrouth, le deuxième et ses valises empilées où est prisonnier le quotidien, et le troisième, effrayant, avec son pied patte de loup comme échappé à un conte de Germaine Beaumont, qui se fait les ongles à lacérer une panthère. Une humanité livrée au dépouillement et à l’animalité.
Courage de femme : Tagreed Darghouth qui cible en un renversant réalisme les instruments à mort massive (bombes et hélicoptère à mitraillettes) ainsi que Nadia Safieddine, dans ses humeurs noires, qui vide dans son expressionnisme la noirceur de l’âme humaine. Qui se souvient encore du journaliste Muntadhar al-Zaidi qui a lancé une chaussure sur la tête de Bush ? Mahmoud Obaidi l’immortalise par une toile amusante avec une photo médaillon du président américain cerclé de chaussures ! La misère des camps transfigurée grâce à Abdul Rahman Katanani qui utilise les matériaux de tôle ondulée et en fait des objets vivants, presque souriants, sans renoncer pour autant à dénoncer la triste réalité des damnés de la terre. La Kaaba, dans un ruissellement d’acrylique, est scannée par le redoutable regard d’Ahmad Mater, qui perce les idées de non-respect des lieux de pèlerinage dans le royaume wahhabite…
Dans ce tableau finalement bien sombre, une pointe d’humour amusante avec les œuvres vidéos. D’abord, celle de Adel Abidin avec deux cadres costumés et cravatés qui échangent des coups d’épée à la Star Wars et ensuite ce défilé d’hommes de Charif Waked montrant nombril, torse et fessier pour Chic Point en narguant les check-points israéliens, mettant à nu les passants, pour détecter les bombes à même le corps… Les moins intéressants et s’inscrivant dans une sorte de banalité sans nerf seraient ces cèdres barbouillés de feuille d’or de Nabil Nahas ainsi que la sculpture en bronze aux formes vaguement éclatées de Ginane Bacho.
On ne sort pas indemne de l’œil de ce cyclone. Le monde arabe émeut et interpelle. Les artistes, chacun à sa manière, le dit et ne recule devant rien. Pas un état d’âme mais un état des lieux. Et une fois de plus, c’est Beyrouth, à travers l’art plastique, en toute audace et courage, qui tend la psyché. Pour diagnostiquer, alerter, soigner, secourir, panser, consoler, guérir…

E. D.

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