Marie, un siècle, ou presque, d’histoire arménienne /div>

24/04/2017

Bien installée dans un fauteuil de l’atelier de l’association familiale, dans une petite rue de Bourj Hammoud, entre napperons brodés et vieilles photos de famille, Marie Melikian prend son temps pour raconter sa longue histoire. À 95 ans passés, son regard est vif et son sourire ineffable témoigne d’une grande bienveillance. À écouter son récit, on comprend vite pourquoi se dégage d’elle une infinie sagesse, la sienne propre comme celle qu’elle a héritée des souffrances d’un peuple

L’histoire de Marie commence avant même sa naissance, en 1921, à Istanbul où sa famille meurtrie était rentrée brièvement après un exode de plusieurs années. Les circonstances de sa naissance découlent directement de cette souffrance collective, à tel point qu’elle s’attarde autant sur les détails de cette période que sur ceux de sa propre vie

–  Avant 1915, ma famille vivait à Malgara, un village de la banlieue d’Istanbul, raconte Marie. En ce début de siècle, c’était une période de troubles pour toute la population, notamment les minorités, déjà dépouillées de tous leurs droits, dont l’épuration avait été décidée par l’autorité centrale de l’Empire ottoman sans qu’elles en aient la moindre idée. Les Arméniens, eux, n’avaient pas d’armes pour se protéger

À Malgara, les grands-parents de Marie avaient fondé leur petite famille de trois filles. En ce temps-là, les principaux visés dans chaque famille étaient les hommes. Le grand-père de Marie a eu de la chance.
–  Un professeur bulgare, qui se rendait souvent auprès de la famille pour enseigner le français aux enfants, a été assez perspicace pour mettre le père en garde, poursuit-elle. Il l’a emmené avec lui en Bulgarie, où il demeurera plusieurs années sans que sa famille n’ait de ses nouvelles

À la maison sont demeurés la grand-mère de Marie, Mannig, avec sa propre mère âgée et ses trois filles en bas âge, ainsi qu’un oncle, Léon, qui devait se cacher pour fuir les exactions. Les soldats ottomans n’ont pas tardé à frapper à leur porte pour leur demander de quitter les lieux, leur fournissant même une calèche pour s’en aller, mais confisquant les objets de valeur, comme les tapis. La famille a quitté la maison croyant y retourner quelques semaines plus tard : elle ne retournera en fait jamais à Malgara. Ce sera un interminable exode avec son cortège de malheurs qu’une tante racontera plus tard à Marie : la faim qui taraude, l’incertitude sur la route à suivre ou la destination finale, le manque d’informations total sur le sort des membres de la famille restés sur place ou ayant migré ailleurs

Naturellement, le sombre cortège s’est dirigé vers la Syrie, et la famille est arrivée jusqu’à Deraa, où elle s’établira pendant quelque temps. Mannig, une femme de caractère, a réussi à établir un petit commerce de fortune, achetant et revendant des marchandises pour subvenir aux besoins de ses enfants. « Les Arméniens vivaient souvent dans la misère, ayant très peu de ressources sur place, raconte Marie. De plus, les belles jeunes femmes arméniennes se faisaient souvent kidnapper aux fontaines, où elles allaient chercher de l’eau, par des hommes qui les emmenaient de force chez les pachas. »

C’est dans ces circonstances que la vie de la mère de Marie devait connaître un tournant

–  Ma grand-mère Mannig était inquiète pour ses filles, dit-elle. Entre-temps, l’oncle Léon s’était lié d’amitié avec Barouyr, un homme qui avait fui Istanbul où il était ouvrier spécialisé dans les chemins de fer. Celui qui devait devenir mon père s’est rapproché de la famille. À terme, ma grand-mère devait proposer au nouvel ami de la famille d’unir son destin à celui de sa fille aînée, bien que beaucoup plus jeune. Ma mère, qui aurait préféré poursuivre ses études, a beaucoup pleuré

Une force de caractère à l’épreuve du temps

C’est de cette union improbable qu’est née Marie en 1921 à Istanbul, une ville meurtrie que la famille a regagnée après la chute de l’Empire ottoman. Deux autres enfants, un garçon et une fille, viendront s’ajouter à la famille. « Ma grand-mère, qui n’avait pas eu de nouvelles de mon grand-père depuis des années, a pu retrouver sa trace en Bulgarie, raconte Marie. La famille l’a rejoint dans ce pays. » Ces premières années vécues en Bulgarie étaient très heureuses, comme cela est toujours palpable aujourd’hui encore dans l’expression de la vieille dame quand elle en parle. Mais ce répit sera de courte durée et se terminera avec la mort de ce grand-père tant admiré. Entre-temps, une de ses tantes avait décidé de poursuivre ses études à Sofia, et c’est elle qui, par amour de la langue arménienne, fera le voyage au Liban pour la perfectionner puis l’enseigner. C’est dans le sillage de cette tante que la famille de Marie finira par se rendre à Beyrouth où son père avait l’occasion de trouver du travail

Avec son arrivée à Beyrouth, Marie, qui avait presque 11 ans, devait vivre des années difficiles : la misère dans laquelle vit la famille, la mort de la mère par manque de soins, la dispersion des enfants dans différents internats… Marie, elle, se retrouvera en 1933 pour cinq ans d’affilée, puis deux ans de plus, dans un internat à Chypre. Et c’est durant cette partie de sa vie que son caractère s’est vraiment forgé, et qu’elle a fait montre d’une force et d’une détermination extraordinaires, qui l’accompagneront sa vie durant

–  Quand je suis rentrée définitivement à Beyrouth en 1942, j’ai retrouvé mes frère et sœur, et je voulais à tout prix améliorer la situation de la famille, dit-elle. J’avais suivi une formation d’enseignante, mais j’ai constaté, de par ma tante, que ce job était sous-payé. Cette même tante m’a toujours poussée à me cultiver sans relâche, car, disait-elle, je ne sais jamais ce qui peut me servir

Une des choses que Marie apprend est la langue anglaise. Cet atout la servira beaucoup au cours de plusieurs années de carrière professionnelle, auprès de l’armée britannique établie dans une base à Chtaura, puis dans de grandes organisations où elle sera employée

Fonder une famille

De son peuple, Marie a hérité la persévérance, qui lui fera occuper plusieurs postes importants en quelques années seulement. Mais la jolie jeune fille qu’elle était a aussi hérité d’un respect absolu pour les valeurs familiales. Une connaissance commune l’introduit auprès d’un jeune homme sportif, au tempérament de feu, Noubar Mangassarian, qui deviendra son mari après un an et demi de fiançailles. L’histoire de la famille de Noubar n’était pas moins tragique que celle de Marie ; elle était aussi marquée par l’exode. Pour le suivre, la jeune femme n’hésitera pas à quitter son travail et à vivre avec sa famille à Zahlé, en 1951 (ils s’établiront à Beyrouth dès 1958). Aujourd’hui encore, ils forment un couple soudé, mais très disparate. Du haut de ses 96 ans, Noubar Mangassarian reste très vif, contrairement à sa femme, calme et réfléchie. Ils ont eu deux enfants, Arpie et Roupen, qui ont tous deux fait de hautes études

C’est ce courage face à toutes les épreuves, ce subtil mélange d’humour et de force tranquille, qu’Arpie admire tant chez sa mère.

–  Mon frère et moi avons toujours été des enfants respectueux, probablement parce que nous étions imprégnés d’amour, dit-elle. Dans notre famille, on aime être entouré

De sa longue vie, entamée à l’issue d’une tragédie, Marie tire des enseignements pour les nouvelles générations

– Malgré le génocide, nous avons toujours fait l’effort de ne jamais oublier qu’il y a un avenir et de l’espoir, dit-elle. Le génocide a appris aux descendants l’importance de rester debout en toutes circonstances

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