Ma photo pour ne pas mourir

 

L’ÉDITO
06/04/2017

 

Pour vivre heureux, vivre caché, dit l’adage. La sagesse populaire laisse entendre ainsi qu’il vaut mieux se préserver des regards des jaloux, des jugements des raseurs et des ragots des malveillants. Il y a bien d’autres risques à exposer son bonheur au grand jour. Que vous possédiez une bicoque dans un coin perdu et que vous ayez la maladresse de confier que ce lieu vous irrigue et vous fait du bien, et que la nouvelle tombe dans les oreilles d’un promoteur, et c’en est fait de votre paix bucolique. En deux ans l’endroit est spolié, rasé, creusé et livré à des investisseurs sans imagination qui auront vu dans votre bonheur simple une possibilité d’en jouir à leur tour. Aussitôt votre ermitage est gentrifié, ce qui signifie accaparé par des plus riches que vous, avec d’autres mœurs, d’autres valeurs que les vôtres et une tout autre conception de la sérénité. Pire, avec un peu plus de malchance il sera affublé d’un spa et vous vous retrouverez prisonnier au cœur d’une « résidence fermée » qui vous dictera ses lois. C’est ainsi. La terre est tellement surpeuplée que tout ce qui jusqu’à aujourd’hui nous était évident, comme l’air pur, l’eau, le silence, un peu de verdure et dans une moindre mesure l’énergie, est devenu un luxe. Vivre caché est devenu le privilège d’une caste, de même que le bonheur supposé accompagner ce choix. L’été dernier, une étude accomplie par le bio-acousticien américain Gordon Hempton montrait déjà qu’il n’existerait plus qu’une cinquantaine de zones dans le monde où l’on n’entendrait ni le bruit des hommes ni celui des machines. On ne s’étonnera pas que privée du silence propice à ses nerfs et indispensable à son esprit, privée de ces perspectives qui permettent à l’œil de vagabonder au-delà de ses possibilités naturelles, privée de ces certitudes que sont l’air et l’eau sans lesquels aucune vie n’est possible, l’humanité se trouve en pleine dérive
La haine qui nourrit notre époque et divise notre génération n’a pas d’autre source que le manque. Aujourd’hui on rejette l’étranger qui mange le pain du natif, demain on trouvera d’autres prétextes d’exclusion. Pour avoir vécu une guerre multiple, nous savons qu’à l’origine de toute guerre est la convoitise, que ce soit d’un territoire, d’une ressource ou d’un pouvoir. Longtemps, dans certains pays d’Afrique, les dirigeants ont volontairement affamé leurs populations, leur interdisant de planter pour mieux les soumettre, et la famine qui sévit aujourd’hui en Somalie n’est pas due qu’à la sécheresse. L’angoisse de nos contemporains s’exprime à travers leur narcissisme accru. Étaler ses photos sur les réseaux sociaux, envahir la Toile de tout ce qui fait parler de soi n’est que le recours ultime de ceux qui croient exister ainsi un peu plus que les autres, selon le principe que la célébrité rend immortel ou du moins protège de l’oubli. À la seconde où s’écrivait ce billet, la terre enregistrait en direct 350 000 naissances pour sept milliards et quelque cinq cent millions d’habitants. Gageons que la solution s’imposera d’elle-même pour permettre la survie de tous. Les prochaines années seront solidaires ou ne seront pas

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