Lumineux chaos


IMPRESSION

02/03/2017

Nous sommes durs avec nous-mêmes, nous autres Libanais. Toujours prompts à critiquer nos concitoyens, à rabâcher sans distinction les clichés négatifs qui collent à l’image de notre société : les hommes incultes, grossiers, indisciplinés, mafieux, nouveaux riches ; les femmes écervelées, entretenues, obsédées par leur physique et la mode – mais toujours en retard d’une tendance –, formatées au botox et au bistouri, se faisant servir par un personnel exotique et pléthorique, mauvaises avec leurs bonnes, inexistantes pour leurs enfants, lesquels sont forcément mal structurés, trop gâtés… Certes, ces phénomènes sont réels, mais ils ne dominent pas le paysage au point de représenter un archétype. On se demande parfois d’où nous vient cette propension douloureuse, destructive et stérile à gratter nos plaies jusqu’au sang. Est-ce d’avoir été si longtemps et tant de fois dominés par des entités étrangères, que nous essayons de nous démarquer de nos congénères en adoptant le point de vue du plus puissant ? Une manière de dire « oui, mais je n’en suis pas » ? Est-ce le besoin d’ajouter sans cesse de nouveaux arguments à notre éternelle tentation de partir : « Je ne me sens pas Libanais/Libanaise, je ne fais pas partie de ce peuple-là, je ne suis pas comme ces gens-là » ?

Et si de temps en temps nous retournions cette désolante médaille ? Si nous regardions plutôt sa face cachée? Notre vie n’est pas facile dans un pays qui a encore tout le mal du monde à se stabiliser, qui claudique encore sur des lois archaïques jamais en tête des priorités parlementaires, sans parler des infrastructures obsolètes et de la gestion ubuesque de tout le reste. Soit. Mais à y regarder de près, ces villes chaotiques, ces ruelles crevassées, cette coexistence de tant d’époques, de cultures et de coutumes, ces enchevêtrements de fils électriques, ces canalisations usées, ces citernes, ces bétonneuses, ces bulldozers et camions en tous genres qui bloquent la circulation à toute heure de la journée, ces mendiants venus de nulle part qui harcèlent les automobilistes à tous les carrefours, ce temps perdu, ce stress inutile, tout cela nous forge une identité qui n’est pas sans intérêt. Car ces bruits, ces rumeurs, ces petits riens qui à force nous usent, quand ce n’est pas une brusque flambée de violence ici ou là, donnent naissance, au final, à une génération passionnante.

Ce n’est pas du croisement d’une dose de botox et d’un cigare en bâton de chaise qu’ont surgi les meilleurs créatifs du Moyen-Orient. Jamais le Liban n’a produit autant d’artistes de haut niveau, architectes, designers, stylistes, cinéastes, metteurs en scène, musiciens, publicitaires et autres qu’en ce nouveau millénaire. Certes, Dubaï récupère nos forces vives, mais c’est de ce chaos qu’elles ont émergé. Un monde parfait ne vaut rien pour l’imagination. Le Liban a au moins le mérite, à travers les frustrations qu’il nourrit, de faire rêver d’un monde meilleur. Les rêves qu’il nous dicte sont précis, ils répondent exactement à nos manques. En ce monde de plus en plus désordonné à force de surpeuplement, la vision d’un Libanais ou d’une Libanaise a valeur d’universalité. Avec la matière de leurs rêves, nos enfants composent les baumes contre la tristesse et remplacent la beauté à mesure qu’elle se retire.

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