LIBAN : Un double jeu du Hezbollah ?

 

Une position des forces pro-Damas dans l’ouest du Qalamoun hier. Photo AFP
OFFENSIVE DU QALAMOUN
21/08/2017
L’annonce par l’armée du début de la bataille contre l’État islamique (EI) dans les jurds de Ras Baalbeck et Qaa a été suivie presque instantanément de l’annonce par le Hezbollah d’une opération parallèle qu’il mènerait avec l’armée syrienne régulière contre l’EI dans le jurd de Qalamoun-Ouest (soit le versant syrien des jurds). Ces deux offensives contre l’EI, l’une menée du côté libanais par la troupe et l’autre du côté syrien par le Hezbollah, sont néanmoins distinctes.

Géographiquement, les deux champs de bataille sont séparés par un relief difficilement franchissable en voiture, et dont les passages existants seraient en tout cas « déjà sécurisés par l’armée libanaise », confie à L’Orient-Le Jour un ancien officier proche du terrain. Au niveau tactique surtout, rien n’indique quelque décision de la troupe de coordonner son action avec le Hezbollah. C’est au contraire une volonté de se démarquer du parti chiite que trahissent les démentis officiels de l’armée sur une prétendue coordination suggérée par les médias proches du 8 Mars.

Ce qui ne retient pas le Hezbollah de tenter de forcer une éventuelle coopération. Ce forcing s’opère d’abord sur le terrain politico-médiatique, où le parti chiite s’affiche comme emboîtant le pas à la troupe. Les communiqués de l’armée relatant ses avancées importantes dans le jurd libanais (lire par ailleurs) alternent avec les flashes-infos des médias de guerre du Hezbollah sur les derniers développements en territoire syrien.

Du côté libanais, l’armée fait preuve de prouesses inédites. « Elle a su manier des bombes aériennes lourdes qu’elle a utilisées pour la première fois, elle détient une provision de munitions très importante, elle a fait preuve d’une précision du tir remarquable et surtout d’une coordination rarement aussi efficace entre ses différentes unités », constate le général à la retraite Khalil Hélou. Il corrobore ainsi les affirmations officielles et officieuses sur l’unilatéralité de l’offensive menée dans les jurds de Qaa et Ras Baalbeck. « L’armée n’a eu besoin d’aucun soutien. Et le Hezbollah n’a aidé en rien », ajoute M. Hélou.

Du côté syrien, si l’armée syrienne et le Hezbollah affirment avoir pris le contrôle de plusieurs positions de l’EI, un ancien officier rapporte à L’OLJ que la bataille semble plutôt « avancer lentement », comme si le Hezbollah était dans l’attente des développements derrière les frontières libanaises pour mettre à jour sa tactique dans le Qalamoun. Il s’active d’ailleurs à mettre en valeur, via ses médias, ce qu’il a et que l’armée n’a pas encore, à savoir des prisonniers de l’EI. La médiatisation des images de membres de l’EI se livrant au parti chiite a été assortie hier de déclarations politiques de porte-voix du Hezbollah, annonçant que des prisonniers de l’EI seront bientôt « aux mains de l’armée libanaise ». Un ancien officier est sceptique sur la nature des rapports entretenus entre le parti chiite et l’un des terroristes, capitulant « le sourire large », et n’exclut pas une connivence entre le Hezbollah et l’individu. Une lecture moins sceptique voudrait que des membres de l’EI soient plus enclins à se livrer au parti chiite qu’à l’armée libanaise ou à Damas, étant plus sûrs de pouvoir profiter d’échanges éventuels de prisonniers de guerre entre l’EI et le Hezbollah en Syrie.

« Les yeux et les mains de l’armée… »

Il reste qu’en médiatisant la capitulation de membres de l’EI, le parti chiite a montré qu’il détient une carte dont il pourrait jouer à sa guise (sur le dossier des militaires-otages, par exemple ? ).

Le Hezbollah disposerait en outre d’un autre moyen d’influencer le cours de la bataille des jurds libanais. Son offensive contre l’EI derrière les frontières syriennes serait en effet « une arme à double tranchant », analyse le général Hélou. Parce qu’en se positionnant de l’autre côté du jurd, « le Hezbollah peut empêcher l’arrivée de renforts de l’EI de la Syrie vers le Liban ». Il peut toutefois, aussi, « pousser des éléments de l’EI du côté syrien vers le côté libanais », précise-t-il.

(Lire aussi : « Pas de lien entre Aïn el-Héloué et la bataille du jurd »)

Le parti chiite serait donc en mesure de rendre la bataille plus difficile pour l’armée libanaise et de justifier son éventuelle ingérence pour la seconder. Cette voie, si elle est empruntée, prouverait la vraie nature de la bataille qui se joue actuellement de part et d’autre du Qalamoun : la bataille de l’armée pour prouver son autonomie et celle du Hezbollah pour désavouer la troupe aux yeux de la communauté internationale, notamment de Washington.

Hier, les représentants du parti ont continué à tendre la main à l’armée, mais avec de moins en moins de patience. « La bataille de l’armée dans le jurd est la nôtre (…). Nous sommes les yeux et les mains de l’armée et nous ne la laisserons pas se battre indépendamment de l’aide dont elle a besoin », a ainsi déclaré le député Mohammad Raad lors d’une cérémonie funèbre à Khartoum, presque d’un ton injonctif. « Ce sont nous qui avons préservé la souveraineté de ce pays, nous qui avons libéré cette terre », a-t-il asséné, en invoquant presque un monopole de la « résistance » sur la souveraineté nationale. Et le membre du conseil exécutif du Hezbollah, le cheikh Nabil Kaouk, de renchérir : « N’étaient les sacrifices de la résistance en Syrie, le Liban aurait été livré à tous les dangers. »

Cette affirmation est pourtant moins solide qu’elle n’y paraît, à moins que le Hezbollah n’ait les moyens de compromettre l’offensive militaire face à l’État islamique dans les jurds de Ras Baalbeck et Qaa, sans risquer de voir les éléments terroristes s’infiltrer vers les villages libanais chiites limitrophes, comme Laboué et Nabi Osman…

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