LIBAN : Seconde lettre ouverte à Hassan Nasrallah

TRIBUNE
psychanalyste
09/09/2017
Cher Hassan Nasrallah,

Le deuil des Libanais est à jamais empêché.
Dans la première lettre ouverte que je vous ai adressée, je vous avais parlé des ravages que constitue un deuil empêché. Depuis 1975, guerre civile, assassinats politiques ciblés, enlèvement de citoyens, militaires et militants empêchent la plupart des Libanais de faire la paix parce qu’ils n’ont pas pu accomplir les rites et clore leur deuil. Maintenant, il s’agit des familles des militaires sauvagement enlevés et assassinés. Et avec eux, l’armée et le Liban tout entier porteront leur deuil inachevé. Si le deuil est au passage même de la préhistoire à l’histoire, de la barbarie à l’humanité, c’est parce qu’il autorise pardon et réconciliation. « La commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du Sud après l’apartheid en témoigne parfaitement. Les parents d’hommes et de femmes enlevés, torturés puis tués pendant l’apartheid ont pardonné aux tortionnaires de leurs enfants parce qu’ils ont pu commencer leur deuil. Ainsi, la mère d’un journaliste disparu dont on avait coupé les mains avant de le faire disparaître regarde le tortionnaire de son fils et lui dit : « Rendez-moi ses mains que j’aie quelque chose à enterrer. » Et si les parents ont pu pardonner, c’est parce qu’il y a eu aveu puis demande de pardon de la part des criminels. En plus, chez les parents, la violence chuta au point où la réaction la plus violente face à un aveu fut un crachat !

Dans le cas présent des parents de militaires disparus, et avec eux des Libanais dans leur ensemble, le deuil sera à jamais impossible. Il provoquera une haine légitime qui se transmettra de génération en génération comme c’est le cas depuis 1975. Car non seulement les assassins de l’organisation État islamique ont été capturés, mais on les a laissés libres pour un troc inhumain, barbare, ce qui décuplera la haine des familles, de l’armée libanaise et de tous les Libanais. L’inverse, qui aurait permis notre deuil à tous, aurait pu contribuer enfin à l’établissement d’un nouveau lien social entre les Libanais fait de vérité, de pardon et de réconciliation. Parce que le deuil réveille l’ambivalence, l’opposition amour/haine de l’endeuillé envers le mort et permet, à terme, la maturation et l’humanisation de l’endeuillé. Et ce sont nos rites qui vont endiguer cette ambivalence jusqu’à la fin du deuil, ces rites qui sont « comme des guides qui nous conduisent par la main sur des routes qu’ils ont souvent parcourues », comme le dit l’abbé Barthélémy. Parce que nos rites, indépendamment de nos différences culturelles, symbolisent cette ambivalence envers le mort, lui donnent une légitimité et nous permettent de la traverser, de la dépasser pour enfin clore notre deuil. Nos rites sont plus importants que n’importe quelle loi de n’importe quelle cité, comme le dit Voltaire et comme en a témoigné Antigone. Que serait-ce celle d’un troc ?

En laissant la liberté aux assassins, vous avez empêché les rites du deuil, cher Hassan Nasrallah, et rendu le deuil des Libanais impossible.
Pourtant, et je vous l’avais dit dans ma première lettre ouverte, chez lesdits « primitifs », les guerriers victorieux se soumettaient à de graves restrictions pour apaiser l’esprit de leurs ennemis abattus. Dans leurs prières, ils étaient humbles et rarement fiers de leurs victoires. De retour de la guerre, certains chefs victorieux devaient rester en dehors de leurs villages pour accomplir des rites de purification. Les prières tournaient autour de l’alternance du couple ami/ennemi. On s’occupait particulièrement bien des têtes coupées qu’on avait ramenées sur des lances du champ de bataille. On leur donnait à manger, elles devenaient protectrices, on leur demandait d’oublier les anciens amis et de considérer les ennemis vainqueurs comme de nouveaux amis accueillants.

Les rites sont pacificateurs, depuis la préhistoire, et empêcher leur tenue, c’est empêcher le deuil, laisser la haine se transmettre de génération en génération et hypothéquer tout nouveau lien social. Nouveau lien social dont les Libanais ont un besoin vital.

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