LIBAN : Le psychanalyste, le psychiatre et les médicaments psychotropes

LA PSYCHANALYSE, NI ANGE NI DÉMON
Chawki Azouri | OLJ28/09/2017

Un sujet en cure psychanalytique peut-il prendre un médicament psychotrope, c’est-à-dire un antidépresseur, un anxiolytique ou un neuroleptique ?
Cette question, en principe, n’a pas à se poser. Un sujet en analyse a le droit de prendre ou de ne pas prendre ce qu’il veut, c’est une question éthique. Cependant, lorsque le symptôme prend une dimension quantitative invalidante et que le sujet en analyse plie sous le poids de la dépression, de l’angoisse ou du délire et des hallucinations, la question thérapeutique est posée à l’analyste. Freud a pris des positions contradictoires quant à la dimension thérapeutique de l’analyse. Il soutenait qu’il ne « laisserait pas la thérapeutique tuer la science » (ici l’investigation analytique) ou que « la guérison vient de surcroît », mais il conseillait également aux analystes de « mélanger l’or pur de la psychanalyse au cuivre de la suggestion ». Par suggestion, il entendait les interventions que fait le psychanalyste auprès du patient et qui ne relèvent pas de l’interprétation. Ainsi, dans le cas présent, devant un sujet en analyse qui souffre de ses symptômes au point qu’il en est invalidé, un analyste a-t-il à conseiller à son patient de consulter un psychiatre pour se faire prescrire un psychotrope afin d’alléger ses souffrances ou ne doit-il pas ?
Devant cette question, il y a autant de réponses que d’analystes, lesquels analystes appartiennent par ailleurs aux différentes écoles de psychanalyse. Ainsi, feu Paul Claude Racamier, membre éminent de la Société psychanalytique de Paris (SPP) et grand spécialiste de la schizophrénie, au séminaire duquel j’ai participé en 1974, 1975 et 1976, conseillait aux psychiatres psychanalystes – dans les années 60/70 – non seulement, évidemment, de ne jamais prescrire un psychotrope eux-mêmes à leur patient, mais de l’envoyer chez un collègue, lui aussi psychiatre psychanalyste, afin que la réciprocité soit possible. Évidemment, ce conseil ne vaut pas pour les analystes non médecins. Mais il nous donne une idée de la position contre-transférentielle du prescripteur. Racamier nous enseigne que le prescripteur pouvait se sentir en position d’infériorité vis-à-vis de l’analyste, ce qui en dit long sur la prééminence sociale, à l’époque, de la psychanalyse par rapport à la psychiatrie.

« La psychanalyse est à la psychiatrie ce que l’histologie est à l’anatomie »
Évidemment, aujourd’hui c’est le contraire, mais le conseil de Racamier est toujours valable en ce qu’il nous apprend qu’il y a une sorte de rivalité, en grande partie inconsciente, entre un psychanalyste et un psychiatre qui s’occupent d’un même patient. Freud y est pour beaucoup, lui qui disait que « la psychanalyse est à la psychiatrie ce que l’histologie est à l’anatomie ». Ce qui veut dire que la psychanalyse va au fond du problème (le regard microscopique de l’histologie) alors que la psychiatrie reste en surface de l’anatomie. Mais l’analyste peut-il en tirer un privilège ?
Aller au fond des choses, amener le patient à sonder sa mémoire inconsciente nécessite du temps ; des années sont nécessaires pour l’amener à prendre conscience des causes inconscientes de ses symptômes et, par là, de les dénouer. L’analyste peut-il laisser son patient sombrer sous le poids de ces symptômes sans intervenir ?
Certainement pas.
Nous savons, avec Mélanie Klein, que dans une cure analytique, la « position dépressive » est un tournant de maturation. Cette position théorique, pratique et clinique est juste, mais un patient invalidé par ses symptômes dépressifs peut, par exemple, perdre son travail ou empoisonner longtemps sa vie de couple ou de famille. De plus, les antidépresseurs n’éliminent pas entièrement une dépression, ils en atténuent les symptômes. Dans le cas d’un patient délirant et halluciné, les neuroleptiques permettent de contenir la psychose et d’empêcher d’envahir l’entourage familial et social du patient qui, autrement, en subira forcément l’effet boomerang.
Nous poursuivrons l’analyse de ce problème la prochaine fois.

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