LIBAN : La marchandisation de la santé (suite)

LA PSYCHANALYSE, NI ANGE NI DÉMON
Chawki Azouri | OLJ14/09/2017

« Avant il y avait une pilule pour chaque maladie, maintenant il y a une maladie pour chaque pilule. »

Cette phrase du psychiatre Christopher Lane dévoile nettement un pan de la marchandisation de la santé.
Nous avons vu la dernière fois la campagne publicitaire indigne des laboratoires Pfizer pour lancer l’antidépresseur Zoloft pour enfants, traitement ciblant les troubles obsessionnels plus que les états dépressifs. Il fallait montrer au monde entier que les Troubles obsessionnels compulsifs (TOC) existent indépendamment de la névrose obsessionnelle connue depuis très longtemps par les psychiatres. Grâce au DSM IV qui ne mentionne plus que des troubles, les TOC sont devenus une entité à part, pire, ils ont pris le statut d’une maladie qualifiée de « maladie grave potentiellement mortelle ». Meilleur moyen de gonfler démesurément le nombre des TOC dans les dépistages menés auprès des parents et du public.

Comme le dit si bien Lewis Carroll dans À travers le miroir : « À quoi servent les noms qu’ils portent, demanda le Moucheron à Alice, s’ils n’y répondent pas ? Ils ne servent à rien pour eux, répondit Alice, mais je suppose qu’ils sont utiles aux gens qui les nomment. » Ainsi, la stratégie marketing honteuse a permis de multiplier la prescription du Zoloft, permettant au laboratoire Pfizer de réaliser des ventes d’environ 20 milliards de dollars en quatre ans, tous âges confondus. Dans le langage des laboratoires pharmaceutiques, cela s’appelle une « niche ». Lorsqu’une niche a été particulièrement juteuse pour les laboratoires pharmaceutiques, ils peuvent tout à fait l’abandonner et partir à la recherche de nouvelles niches non encore explorées. Ce qui explique que ce laboratoire ait pu facilement renoncer à son antidépresseur pour enfants, ayant réalisé des bénéfices colossaux en quelques années. Ainsi lorsqu’en 2004, la Food and Drug Administration (FDA) soumet les antidépresseurs à un plus grand contrôle suite à de nombreux suicides chez les enfants et les adolescents, il est trop tard. D’abord pour les enfants et ensuite pour les adultes.

Interrogé alors par le journal Le Monde (12/11/2004), David Graham, directeur adjoint du service de sécurité des médicaments à la FDA, conclut : « La FDA est incapable de protéger l’Amérique. » De son côté, le sénateur républicain Chuck Grassley, alors président de la Commission des finances du Sénat américain, déclare craindre que « la FDA ait une relation trop étroite avec les groupes pharmaceutiques ». Ainsi, poursuit l’étude du journal Le Monde, en France, entre 1980 et 2001, la vente des antidépresseurs a été multipliée par 6,7 alors que les ventes globales de médicaments étaient multipliées par 2,7 pour la même période. Quarante millions de boîtes ont été vendues en 2002, soit près d’un milliard de doses vendues par jour. Aux États-Unis, en 2002, 11 millions de prescriptions ont été faites pour les enfants et les adolescents, soit 8 % de l’ensemble du marché des antidépresseurs. En Grande-Bretagne et au Canada, les chiffres sont moins astronomiques, mais indiquent nettement la dérive. Cette augmentation massive du marketing et de la commercialisation des antidépresseurs poussera le milieu médical à une dérive scientiste, une croyance idéologique qui fait de la médecine une religion.

En France, 90 % des prescriptions d’antidépresseurs sont faites par des généralistes et, dès 1998, on constate qu’un tiers des prescriptions est effectué en dehors des indications autorisées par l’Agence française du médicament, le plus souvent pour des patients qui ne présentent aucun diagnostic psychiatrique. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada, les suicides chez les enfants et les adolescents augmentent en nombre, et les enquêtes mettent en cause la prescription des antidépresseurs. Les laboratoires pharmaceutiques sont accusés de ne donner aux agences de contrôle que les résultats favorables à leurs nouvelles molécules. La FDA finira par tirer la sonnette d’alarme et au mois d’avril 2004, après avoir interdit le Zoloft et les antidépresseurs pour enfants, elle impose aux laboratoires d’apposer le plus sévère des avertissements sur leurs boîtes d’antidépresseurs, la « black box ».

Nous verrons la prochaine fois le tort que cela porte aux antidépresseurs et à leurs effets bénéfiques pour les patients adultes.

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