LIBAN : La dernière épicerie traditionnelle de Mar Mikhaël est à céder

 

Maroun Kamouh devant sa vieille épicerie.

MÉMOIRE DE BEYROUTH

Un coffre-fort d’occasion acheté à un changeur juif, des œufs en provenance de Lataquieh et des produits exportés vers les USA… C’était il y a bien longtemps. Maroun Kamouh, propriétaire de la plus vieille épicerie de Mar Mikhaël, raconte l’aventure de son grand-père descendu de Beit Chabab à Beyrouth au début du siècle dernier.

Patricia KHODER | OLJ05/10/2017

Une vieille épicerie à la rue du Fleuve, dans le quartier de Mar Mikhaël. La plus vieille, selon Maroun Kamouh, qui l’a héritée de son père et de son grand-père. Aujourd’hui, Maroun Kamouh, originaire de Beit Chabab mais né et ayant grandi à Beyrouth, veut céder son pas-de-porte.
« Le bâtiment date de plus de 120 ans. Mon grand-père, Mikhaël Kamouh, a pris en charge les lieux il y a environ soixante-dix ans. Mon père est venu l’aider ensuite. Ils ont tenu à avoir pignon sur rue devant la ligne du tramway qui traversait la ville », raconte-t-il.
Les dalles qui pavent le sol de l’épicerie datent de la construction du bâtiment. Ce sont des sortes de grosses et vieilles pierres « polies par les pas des clients qui se sont succédé dans le magasin », se plaît à raconter Maroun Kamouh. Le reste demeure tel qu’il était il y a soixante-dix ans, notamment deux objets : un coffre-fort d’occasion que le père du propriétaire avait acheté à un changeur juif, et une table de boucher, dont le marbre blanc est encore intact.
« Mon grand-père est venu de Beit Chabab à Beyrouth au début du siècle dernier. Il a loué un immeuble à Saïfi, qu’il a transformé en auberge. Il accueillait les Libanais qui voulaient émigrer pour fuir l’Empire ottoman. Ils venaient de leurs villages et attendaient quelques jours à Beyrouth avant de prendre le bateau à partir du port de la ville », raconte Maroun Kamouh.
Plus tard, Mikhaël Kamouh quitte son auberge pour ouvrir une usine de pickles à la Quarantaine ainsi que l’épicerie de Mar Mikhaël qui est actuellement à céder.
« La fabrique de pickles a disparu avec les travaux d’agrandissement de l’autoroute. L’épicerie de mon grand-père était connue de tout le quartier. Il ramenait des cargaisons d’œufs de Lataquieh, de l’eau de fleur d’oranger de Safita, un village de l’intérieur syrien. Il vendait toutes sortes de produits : de l’huile d’olive, du fromage, des feuilles de vigne, des œufs, des légumineuses. Tout le monde connaissait l’épicerie Kamouh », dit-il.
« Il a aussi exporté des produits, des confitures, des sirops et divers produits alimentaires libanais vers l’Afrique et les États-Unis », poursuit Maroun Kamouh, montrant, preuve à l’appui, une étiquette qui aurait dû servir au label d’une bouteille d’eau de fleurs d’oranger destinée à une épicerie libanaise du New Jersey. « Regardez, cette étiquette porte l’écriture de mon père. Si vous googlez le nom de l’épicerie, vous trouverez qu’elle constitue aujourd’hui l’une des plus importantes épiceries fine moyen-orientales à New York », assure-t-il
« Mon grand-père, aidé par mon propre père, a également ouvert une distillerie non loin de l’épicerie, ici à Mar Mikhaël. Elle est restée opérationnelle jusqu’en 2008, lorsque nous avons cédé les lieux pour qu’un restaurant à la mode voie le jour », note-t-il
Depuis 2008, deux restaurants ont été ouverts, à la rue du Fleuve, à la place de la vieille distillerie fondée par Mikhäel Kamouh.
Dans peu de temps, son petit-fils Maroun cédera l’épicerie à celui ou celle qui va acquérir son pas-de-porte, probablement un étranger au quartier, voire à la ville. Il mettra en place une petite galerie, un bar ou un mini-restaurant, qui attireront une foule qui tranche avec les anciens habitants de Mar Mikhaël, quartier populaire de Beyrouth.
Un quartier construit à la fin du XIXe siècle notamment pour abriter les employés des villas de la rue Sursock, les dockers du port de Beyrouth et, une trentaine d’années plus tard, les Arméniens ayant fui les massacres de l’Empire ottoman.
Tous les jours, Beyrouth se « gentrifie » un peu plus. Tous les jours, elle perd un bout de son âme et cela est irréversible.

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