LIBAN : I – Pour une justice non pas de vengeance mais de rétablissement de liens

11/04/2017

Il a fait de l’appel à la réconciliation et à la paix sa mission. Il en parle en grand connaisseur, puisqu’il est lui-même un rescapé d’un attentat. En visite récemment au Liban pour le lancement de la version arabe de son autobiographie Redeeming the Past : My Journey from Freedom Fighter to Healer (« Guérir le passé : Du combat pour la liberté au travail pour la paix »), parue aux éditions Dar el-Machreq, le père Michael Lapsley appelle les Libanais qui ont connu la guerre à « reconnaître le passé », à « s’en libérer » et à « pardonner » pour pouvoir aller de l’avant. C’est ce qui lui a d’ailleurs permis de se relever, de « guérir son âme » et de :  passer de l’état de victime à celui de victorieux

Prêtre anglican néo-zélandais, le père Michale Lapsley a été désigné par son ordre, la Société de la mission sacrée, en 1973, pour servir en Afrique du Sud. Rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait vivre dans ce pays, où il sera confronté à l’apartheid et à la violence qui en découlait. Dans plusieurs de ses interviews, le prêtre affirme qu’en Afrique du Sud, « je ne me voyais plus comme un être humain, mais comme un homme blanc ». Et, pour recouvrir son « humanité », il ne tarda pas à rejoindre les rangs du Congrès national africain (CNA), un mouvement de résistance armée contre l’apartheid

Inscrit sur la liste noire du régime sud-africain de l’époque, il est expulsé du pays en 1976. Il s’installe au début au Lesotho, puis, sept ans plus tard, il déménage au Zimbabwe. Cela ne l’a pas empêché de poursuivre sa lutte contre l’apartheid, effectuant à cet effet d’innombrables voyages et conférences. Le 28 avril 1990, trois mois après la libération de Nelson Mandela, il reçoit un colis piégé qui lui arrache les deux mains et un œil et lui brise les tympans. Un événement qui marque un tournant dans sa vie

Guérir l’âme
« Lorsque la bombe a éclaté, j’ai ressenti la présence de Dieu », confie le prêtre au cours d’une conférence organisée à l’Université Saint-Joseph pour le lancement de l’ouvrage.  J’étais connu dans de nombreux pays en raison des conférences que j’organisais, poursuit-il. Lorsque j’ai reçu le colis piégé, les gens aux quatre coins du monde, toutes nationalités et communautés confondues, m’ont adressé des messages de solidarité, d’amour et de prières. J’ai été bien soigné au Zimbabwe, puis en Australie, mais l’accompagnement de ces gens m’a permis de guérir mon âme. Mon histoire a été reconnue. Les gens parlaient de l’attentat dont j’ai été victime. Ils m’ont aidé à faire l’itinéraire de victime à victorieux. La vie est comme une rivière, puis un accident terrible survient, la transformant en un tourbillon. Toutefois, le soutien et l’amour des gens m’ont permis de redevenir un acteur de l’histoire. J’ai pu participer à créer le monde de mes rêves

Seize ans après avoir été expulsé d’Afrique du Sud, le père Lapsley y retourne pour se retrouver devant une « nation endommagée dans son humanité, en raison de ce qu’on a fait et échoué à faire ». « Chacun avait une histoire, se souvient le prêtre. Contrairement à mon histoire, celle de nombreux Sud-Africains n’a pas été reconnue. Je me suis redécouvert une nouvelle mission, celle d’accompagner d’autres dans leur parcours vers la guérison. » Ainsi, en 1998, il fonde l’Institut pour la guérison des mémoires pour aider les victimes de violences

Appel au pardon
L’histoire du père Lapsley n’est pas une pure histoire « sud-africaine », mais une histoire « universelle », celle de la manière dont « une personne fait face à la guerre et à l’oppression ». Dans le cadre de cette nouvelle mission, le prêtre sillonne le monde, aidant les victimes des conflits et prêchant la réconciliation et la paix.
Pour le père Lapsley, « prévenir la guerre de demain est une question de politique, d’économie, de sociologie… mais aussi de psychologie et de spiritualité ». « Il ne s’agit pas de voir ce qu’on pense du passé mais ce qu’on ressent vis-à-vis du passé, martèle-t-il. Au cours de mon court séjour au Liban, j’ai entendu plusieurs personnes réclamer la justice. Mais qui dit justice dit punition, sinon vengeance. Néanmoins, il existe une autre forme de justice, celle qui consiste à rétablir les liens, puisque avec la justice rétributive on continue à évoluer dans un cercle vicieux. Le Liban fait aussi partie de la famille humaine. Le travail sur la guérison de la mémoire est un travail qui relève des Libanais. Ce n’est pas un travail qui se fait du jour au lendemain, mais qui nécessite souvent plusieurs années d’attente. »

Cet appel du prêtre anglican au pardon pourrait paraître étrange dans un pays où le travail de mémoire fait défaut, où de nombreuses questions qui remontent aux années noires de la guerre restent sans réponses et où des milliers de familles, toujours en proie à la souffrance, restent incertaines sur le sort de leurs proches disparus. Le père Lapsley est réaliste :  Le droit des familles à connaître la vérité sur le sort de leurs proches est fondamentalement juste. Même si la guerre se poursuit, on peut commencer le voyage vers la guérison, que la société soit prête à l’entreprendre ou pas. Le danger c’est de se dire qu’on ne peut pas guérir tant que justice n’est pas faite. C’est alors qu’on reste cloîtré à jamais dans le statut de victime

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