LIBAN Histoire, humour, musique, chansons, folklore et culture : la vraie identité des Libanais.

09/03/2017

Nous avons vu dans les deux derniers articles comment l’humour, humour collectif à travers les blagues et individuel dans les traits d’esprit, permettait aux Libanais de dépasser l’horreur de la guerre fratricide que nous vivons, sous une autre forme encore aujourd’hui

Pendant les premières années de la guerre de 1975, beaucoup de Libanais ont fui le pays et se sont dispersés à travers le monde, particulièrement aux Etats Unis, en Europe et surtout la France. Ayant quitté le pays en 1967 pour faire mes études de médecine à Montpellier puis, en 1973, m’étant installé à Paris pour mes études de psychiatrie et ma formation d’analyste, j’étais déjà là, installé en France depuis 8 ans quand éclata la guerre civile, la guerre fratricide de 1975. Habitant dans le 5è arrondissement, à la Contre Escarpe, je fis la connaissance de quelques Libanais qui avaient fui la guerre et qui allaient devenir mes très proches amis. Nous nous réunissions tous les jours, passions beaucoup de temps ensemble, mangions, buvions et surtout chantions ensemble. Nous vivions presqu’en communauté. Francophiles, nous commençions à apprécier la musique et les chansons arabes, grâce à certains d’entre nous qui connaissaient bien ces dernières

Cependant, les francophiles ne voulaient pas passer trop de temps à écouter la musique et les chansons arabes, et les arabophiles, à l’inverse, ne voulaient pas trop perdre de temps avec la musique et les chansons occidentales. Bizarrement, dans cette communauté expatriée de fait, on retrouvait la fameuse formule de Georges Naccache: « Deux négations ne font pas une nation ». L’acceptation de l’autre était politiquement correcte mais ne résistait pas aux réflexes communautaristes. D’un côté Brel, Brassens, Léo Ferré, les Beatles, les Rolling Stones, Bob Dylan, Léonard Cohen etc… et de l’autre, Oum Koulsoum, Mohamad Abdel Wahab, Abel Halim et surtout
Asmahan avec son éternelle chanson Ya 7abibi ta3ala la72ni choufi li garali… qui est devenue la chanson du groupe et qui fut reprise par Bourhane Aalaouié dans son film Beyrouth la rencontre

Intellectuels, médecins, journalistes, historiens etc… nous nous réunissions pendant des week end de travail pour tenter d’infléchir le cours de la guerre. Un WE de travail à Sainte Aulde était le principal exemple. Nous étions idéalistes, nous croyions dans la force des idées et des principes alors que nos frères s’entretuaient au Liban avec une « férocité » sans bornes. Nous pensions dépasser cela par la force de nos réflexions mais nous étions condamnés à être comme eux, sans la nuisance des armes mais avec celle des mots. Jusqu’à ce que nous soyions conquis par la voix de Feyrouz. Etrangement, francophiles et arabophones qui ne s’accordaient pas sur leurs références musicales chantaient ou fredonnaient ses chansons sans aucun problème, connaissaient ses chansons depuis leur enfance. L’émotion qui nous gagnait ne relevait ni de l’esthétique, ni du sens véhiculé par le contenu de ses chansons. Elle relevait de la voix et touchait l’ombilic. L’Ombilic et la voix est le titre d’un livre de Denis Vasse, élève de Lacan et de Dolto, paru aux Editions du Seuil en 1974

Feyrouz, la voix qui touche les Libanais dans l’ombilic de leur identité nationale

La voix de Feyrouz, au-delà du contenu même de ses chansons faisait vibrer en nous la voix de nos entrailles. Cette qualité de voix est celle de toutes les mères, avant que leurs enfants n’apprennent le sens des mots. Ce langage qu’on appelle le babil, n’importe quelle mère peut le parler avec n’importe quel enfant du monde. Pour cela, il suffit de caresser le dessous du menton d’un enfant de moins d’ un an, et voilà que le charme opère: toute mère est la mère de n’importe quel enfant du monde, avant que celui-ci ne parle la langue de son pays natal. C’est à dire avant la Tour de Babel, avant que ne s’érige les murs de la différence entre les humains, hommes ou femmes, noirs ou blancs, chrétiens ou musulmans etc. On raconte qu’une mère s’est jetée sur un enfant qui jouait entre les rails d’un chemin de fer. Elle l’écrasa de son poids, le sauva mais eut elle-même les bras et les jambes coupés. Voilà ce que réveillent les chansons de Feyrouz en nous, l’amour et nullement la haine, la culture de la vie et nullement la culture de la mort

Pendant la guerre qui ravageait le pays, le groupe de Paris réalisait que ce qui lui manquait et ce qui l’unissait à la fois était la nostalgie du pays. Feyrouz réveillait cette nostalgie et faisait vibrer en nous ce qui était là avant les mots, soit la voix de la mère, la mère qui pourrait être la mère de n’importe quel Libanais. Avant que les mots meurtriers ne les déchirent et les poussent à leur repli identitaire

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