LIBAN : Des tamaris libanais

LA CARTE DU TENDRE
30/09/2017
À première vue, le cliché de ce jour a été pris dans une large plaine, sur un sol fertile où sont plantés de petits arbres fruitiers pleins de promesses, en rangs serrés et à intervalles réguliers, comme seuls savent le faire nos agriculteurs de père en fils. On aperçoit aussi l’ombre du photographe, une erreur de base qui trahit son côté amateur. Du reste, même l’ouverture a été mal calculée : la photo est surexposée, faisant disparaître l’arrière-plan, et la médiocrité de la lentille donne un effet de vignette autour du sujet, ce qui accentue d’autant la profondeur ressentie.

Est-on au cœur de la Békaa ? Dans le Koura, peut-être ? Ou bien dans le Akkar, allez savoir ? Quelle est donc cette plaine qui s’étire comme dans un rêve et où se promène ce fier personnage à la mode des années 40 ? S’agit-il d’un riche exploitant agricole ?
Bien heureusement, dans ce cas précis, l’honneur du collectionneur est sauf et sa curiosité satisfaite : tout amateur qu’il est, l’auteur de la photo a pris soin d’en préciser le lieu au dos, et même la date : lundi 26 mai 1947. Et c’est là qu’apparaît enfin, comme un révélateur photographique, l’intérêt véritable de la scène. À y regarder de plus près, on comprend que ces arbres sont loin d’être fruitiers : ce sont des tamaris, utilisés comme brise-vent depuis l’Antiquité sur nos latitudes où l’air marin est mortel pour les cultures du littoral. Le tamaris, qui semble avoir apprivoisé les caprices de notre climat aussi imprévisible que le caractère de notre peuple, a également la faculté extraordinaire de s’accommoder de l’eau salée, sel qu’il exsude ensuite par son feuillage caduc. Et, comme nos compatriotes, toute branche de tamaris éparpillée par les éléments est capable de prendre racine là où elle tombe pour donner vie à un nouvel arbre ! Non, décidément, le tamaris ne s’avoue jamais vaincu, raison pour laquelle nos ancêtres l’ont aussi utilisé pour délimiter leurs biens-fonds.
Au début de l’ère de l’indépendance du Liban, les autorités municipales ont décidé de planter sur la corniche de Aïn el-Mreissé, cadre inattendu de cette photo, des tamaris, seul arbre capable de résister au vent qui balaie les lieux et d’offrir une ombre bienfaisante par forte chaleur. Les arbres tout jeunes se préparent à peupler les photos d’enfance de nos parents qui passeront par là en famille et s’amuseront à y grimper. Ils perdureront avec très peu d’entretien et encore moins d’exigences jusqu’à la guerre de 1975, avant d’être massacrés par les obus et l’indifférence générale puis remplacés par les palmiers sans caractère qui veillent désormais sur une des plus belles corniches du monde.

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