Liban : Bouchra Doueihy à « L’OLJ » : Je m’en veux, parfois, d’avoir survécu

Un portrait géant de Bouchra, à Zghorta.
01/02/2017
 

Il a fallu que Bouchra Doueihy –grièvement blessée lors de l’attaque terroriste du Nouvel An à Istanbul – rentre dans son village natal de Zghorta, dimanche dernier, pour que les rues de la localité, généralement mornes en cette période de l’année, retrouvent une fraîcheur qui ne leur ressemble pas.

Tout annonce son retour. Des photos d’elle, toute belle avec ses cheveux d’un blond naturel bien coiffés et son sourire d’enfant heureux, sont affichées sur les murs. Des banderoles, dont la plupart sont signées « les jeunes de la famille Doueihy » et sur lesquelles est inscrit noir sur blanc « Bouchra, ton retour est la bonne nouvelle que nous attendions », sont accrochées aux entrées de la ville.

Le nombre de voitures garées devant la résidence du député de Zghorta, Estéphane Doueihy, reflète la joie des Zghortiotes de revoir, à nouveau, dans sa maison d’enfance, la jeune fille pour laquelle ils ont prié avec ferveur. La salle d’accueil créée spécialement pour les événements et les réunions grouille de monde.
Au quatrième étage, dans la salle de séjour, l’ambiance est plus calme. Bouchra Doueihy est entourée de sa petite famille, notamment de sa sœur, sa grand-mère et son amie d’enfance. Ses deux petites nièces, Élise et Marie, répandent un brin de joie et d’insouciance dans l’espace.

(Pour mémoire : La glace du Bosphore, ou le salut sur la pelouse…)

Le retour de Bouchra Doueihy dans sa maison n’est pas définitif. La jeune fille de 23 ans, atteinte de plusieurs balles, subira prochainement deux autres interventions chirurgicales. L’une d’elles consistera à retirer une balle de sa cage thoracique.

« Je m’en veux, des fois, d’avoir survécu alors que mes deux amis ont trouvé la mort », confie Bouchra d’une voix ferme mais étranglée par les larmes qui commencent à couler. Sa sœur Stéphanie, assise en face d’elle, s’efforce de lui rappeler, encore une fois, qu’elle ne pouvait rien faire face au destin. « Si j’ai survécu à l’attentat, cela ne signifie pas que j’ai négligé d’agir pour sauver ceux qui étaient autour de moi », souligne Bouchra, comme pour se justifier, alors qu’elle n’a nullement besoin de le faire.
Et de poursuivre : « Je n’ai pas fui. J’ai frôlé la mort lorsque, réfugiées sous la table l’une dans les bras de l’autre, j’ai prié avec Rita pour que la mort nous épargne toutes les deux. Elle invoquait sa maman, disparue cinq mois avant l’attentat, et moi la Vierge Marie. » « C’est la providence qui m’a sauvée », affirme-t-elle avec une conviction inébranlable, avant d’ajouter : « Les médecins n’essaient plus d’expliquer par la science comment les choses se sont passées; je pense que le mot “miracle” explique tout. »

(Pour mémoire : Rita et Haykal, une « princesse » et un jeune marié qui aimaient la vie)

Plus qu’une amitié, un lien pour la vie
« Ceux qui sont morts ont retrouvé la paix, alors que moi, vivante, je souffre des séquelles physiques comme morales d’un drame qui m’accompagnera jusqu’à mon dernier souffle », témoigne Bouchra. Faisant preuve d’une sagesse qui dépasse de loin son jeune âge, Bouchra révèle que parfois elle a l’impression que chacun de ceux qui l’accompagnaient a fini par rejoindre les siens. « Élias Wardini a rejoint ses parents décédés depuis longtemps, Rita a rejoint sa maman qu’elle a perdue récemment, et moi j’ai rejoint mes parents qui m’attendaient ici au Liban », explique-t-elle dans une tentative de trouver un sens à la tourmente dans laquelle elle est plongée.

Tous ceux qui connaissent Rita et Bouchra de près ont été, dès l’hospitalisation de celle-ci, plus inquiets pour sa santé psychique que pour son état de santé. « Je n’ai pas simplement perdu une connaissance ou une amie avec qui je faisais la fête tous les samedis soir », assure Bouchra sur un ton triste, révélant l’intensité de son émotion et l’amitié qui l’a liée à Rita.

« Elle était là pour moi à chaque fois que j’avais besoin d’elle, et j’ai voulu lui rendre la pareille lorsque sa maman est tombée malade, affirme Bouchra. Pendant quatre ans, nous étions ensemble à accompagner la maman de Rita à l’hôpital et à la ramener à la maison plus tard. Nous sommes restées des heures assises l’une à côté de l’autre, dans un silence complice, dans la salle d’attente dans l’espoir d’avoir de bonnes nouvelles sur l’état de sa maman. Nous ne disions rien, mais rester à ses côtés était pour moi le plus grand plaisir », raconte-t-elle.

(Pour mémoire : « Elle était une star ! », raconte l’amie de Rita Chami)

Depuis qu’elle a récupéré son téléphone, Bouchra reçoit souvent des appels de la part de la famille de Rita. « J’apprécie énormément leurs appels qui me réconfortent et m’aident à me rétablir », dit-elle avant de poursuivre : « Sa demi-sœur m’a appelée pour me remercier d’avoir été aux côtés de Rita, et d’avoir été une sœur pour elle. »
« C’était comme si j’avais un sentiment dans les tréfonds de mon âme que Rita n’était pas parmi nous pour longtemps », avoue Bouchra. Un sourire de sérénité et de réconfort s’affiche sur son visage lorsqu’elle raconte les événements du mois de décembre, dernier mois avant la disparition de son amie. « C’était son anniversaire, et pour la première fois depuis quatre ans, date où sa maman a été diagnostiquée d’un cancer, Rita pouvait finalement se consacrer à elle-même, à ce qu’elle désirait, et à sa vie », raconte Bouchra.

Son visage s’illumine davantage : « Nous avons célébré son anniversaire pendant cinq jours consécutifs, avec ses amis puis avec sa famille puis avec la mienne qui était aussi une famille pour elle. Tout ce qu’elle avait toujours voulu faire et avoir, j’ai essayé de le lui procurer, et notamment une pointe de bonheur. »

Enfouie dans des souvenirs qui semblent plus lointains qu’ils ne le sont véritablement, Bouchra se rappelle, soudain, du gâteau qu’elle a commandé spécialement pour le dernier anniversaire de Rita. « J’avais vu dans un album photo de sa famille une photo du 26e anniversaire de la maman de Rita. J’ai eu donc l’idée de lui emmener exactement le même qui a été préparé sur commande », raconte-t-elle avant de conclure : « Elle disait souvent qu’elle aimerait rejoindre sa mère. C’était le 26e anniversaire de Rita, son dernier anniversaire. »

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