LIBAN : Aujourd’hui, un tiers des habitants de Qleyaa vivent toujours en Israël 

La statue de saint Georges à l’entrée du village de Qleyaa.

LIBAN-SUDDécédé en Israël, un Libanais vient d’être enterré dans son village natal. Il l’avait quitté en mai 2000, craignant les représailles du Hezbollah après le retrait israélien.

03/02/2017

Une petite maison modeste à Karm el-Zeitoun. Geryès Karam, mince et triste, s’exprime avec dignité, même s’il a les yeux embués de larmes.

Il est originaire de Qleyaa (Marjeyoun), localité de 8 000 habitants exclusivement maronite, proche de la frontière israélienne. La semaine dernière, il a enterré son frère, Jean Karam, décédé en Israël le 16 janvier dernier. L’inhumation a eu lieu dans sa terre natale.

Jean Karam était maçon. Il avait quitté la bande frontalière en mai 2000, avec le retrait des soldats israéliens du Liban-Sud, pour se réfugier en Israël. Il avait craint la réaction du Hezbollah à l’époque vis-à-vis des habitants de la bande frontalière qui étaient restés sur place sous l’occupation. Jean Karam avait 39 ans quand il est parti en Israël. Il avait trois enfants en bas âge. Il a toujours espéré renter un jour dans son village natal. Beaucoup disent qu’il est tout simplement « mort de chagrin », à 55 ans.

Depuis son départ du Liban, Jean Karam habitait un village du nord de la Galilée. Il avait été victime d’un grave accident de travail en 2014 et était resté, depuis, au chômage et sans indemnités.
« Il a fallu attendre neuf jours pour récupérer le corps de mon frère. C’est le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) qui a fait toutes les formalités et qui a transporté le corps d’Israël au Liban. La dernière fois que je l’avais vu, c’était le 22 mai 2000. Il s’apprêtait à franchir la frontière. Et je l’ai revu maintenant, inanimé dans un cercueil », raconte Geryès, qui a encore un autre frère vivant en Israël.

« Tous mes cousins et leurs familles sont là-bas aussi. En mai 2000, je leur avais dit de ne pas partir. Mais ils ont eu peur du Hezbollah, son secrétaire général (Hassan Nasrallah) avait menacé d’égorger tous ceux qui vivaient dans la zone de sécurité. Et plus tard, ils ne sont plus rentrés au pays. Ils ne veulent pas subir interrogatoires, humiliations et tortures en prison », dit-il.

Interrogé au sujet de son frère, Geryès Karam livre très peu d’informations. Justement parce que lui aussi a peur des interrogatoires menés par les services de sécurité et craint que cela ne se répercute sur sa famille et ses enfants.

« Quels choix avions-nous ? »
« J’ai quitté Qleyaa en 2000 pour venir à Beyrouth. J’étais taulier. Après le départ des Israéliens, le village était presque vide, plus de la moitié des habitants s’étaient réfugiés en Israël. L’économie allait mal. J’ai voulu aussi assurer un meilleur avenir pour mes enfants », explique-t-il. Geryès Karam s’est donc installé à Karm el-Zeitoun où il a ouvert une petite épicerie.

« Je ne vais plus qu’occasionnellement au village. Pour moi, il a trop changé. Mes frères, mes cousins, mes voisins sont de l’autre côté de la frontière… Je n’ai jamais imaginé que je ne verrais plus mon frère vivant. Il a fallu que je voie son corps pour que tous mes espoirs soient anéantis », ajoute-t-il.
« Quels choix avions-nous sous l’occupation ? Pour rester chez nous, il fallait traiter avec les Israéliens et leur milice supplétive, sinon ils nous jetaient en prison, ou bien il fallait partir, quitter la “zone de sécurité”. J’appelle le nouveau président de la République (Michel Aoun) à proclamer une amnistie générale permettant à tous les Libanais en Israël de rentrer. Le village est vide depuis 2000. Aujourd’hui, un tiers de Qleyaa est toujours en Israël, un autre tiers est parti d’Israël vers l’étranger et ne peut plus rentrer au Liban et le dernier tiers est resté sur place », s’insurge-t-il.

Plus de 1 500 personnes originaires de cette localité vivent toujours en Israël. Il existe de nombreuses familles séparées par les frontières. C’est notamment le cas de femmes qui vivent sans leurs maris et d’enfants qui ont grandi sans leurs parents.
Depuis 2000, plus d’une vingtaine de personnes originaires du village sont décédées en Israël et leurs corps ont été transportés au Liban par le CICR.

Une amnistie sollicitée en vain
Parmi les localités chrétiennes de la bande frontalière, Qleyaa compte le plus grand nombre d’habitants en Israël, explique à L’Orient-Le Jour le père Pierre Raï, l’un des curés de la paroisse du village.

« Nous avons sollicité à maintes reprises les responsables pour qu’une amnistie soit proclamée, en vain. Récemment, le patriarcat maronite a été informé que le dossier de chaque personne partie en Israël sera traité seul, indépendamment des autres, si cette personne désire rentrer, qu’il n’y aura donc pas de solution globale à ce dossier », dit-il. « Je pense que plus de 80 % des personnes parties en Israël ne rentreront plus s’installer au Liban. Il y a des enfants qui ont grandi en Israël, qui ne connaissent pas leur pays d’origine. Les plus âgés auront toujours de la nostalgie pour le Liban, mais ils ont construit leur vie de l’autre côté de la frontière », poursuit-il, un brin d’amertume dans la voix.

Le dossier des Libanais qui se sont réfugiés en Israël en mai 2000 ne touche pas uniquement la communauté chrétienne de la bande frontalière, mais aussi les communautés druze et chiite.

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