LIBAN Antoine Ghanem, le « parlementaire exemplaire »

COMMÉMORATION
19/09/2017

Il y a dix ans – le 19 septembre 2007 –,Antoine Ghanem, député Kataëb et membre du bloc parlementaire du Rassemblement démocratique, était assassiné dans un lâche attentat à la voiture piégée, qui avait fait six autres tués et des dizaines de blessés. Inscrit dans la spirale infernale de la machination enclenchée en octobre 2004 contre les parlementaires souverainistes, son assassinat l’a joint à Gebran Tuéni, Pierre Gemayel et Walid Eido, autres députés antisyriens et piliers de la révolution du Cèdre, qui avaient eux aussi payé de leur sang leur attachement à l’indépendance. Une indépendance qu’Antoine Ghanem souhaitait préserver en participant à l’élection présidentielle prévue le 25 septembre 2007, pour la succession de l’ancien chef d’État Émile Lahoud. Mais des mains occultes voulaient à l’époque saboter le scrutin en procédant à la liquidation systématique de députés de la majorité pour renverser cette majorité et torpiller ainsi l’échéance. Malgré les menaces dont il continuait à faire l’objet et qui l’avaient contraint à s’expatrier durant deux mois, l’avocat de 64 ans a tenu à rentrer au pays du Cèdre, soucieux de remplir son devoir constitutionnel. Il a péri au surlendemain de son arrivée, sans pouvoir le faire, dans l’explosion d’un véhicule à Sin el-Fil, victime de forces obscurantistes qui voulaient maintenir le pays dans la soumission.
En 2000, ce député maronite Kataëb de Baabda-Aley avait été choisi par son parti pour le représenter sur la liste de l’Union de la Montagne parrainée par Walid Joumblatt, chef du Parti socialiste progressiste (PSP). Dans le cadre de cette alliance électorale, Antoine Ghanem a ainsi représenté le rapprochement et l’entente entre les communautés druze et chrétienne. Son colistier, l’ancien député Salah Honein, se souvient de lui comme d’« un bon et fidèle compagnon de route, défendant sa ligne politique avec calme et détermination ». « Même dans les situations les plus difficiles, en l’occurrence lorsqu’il se confrontait avec les tenants du régime prosyrien, je ne l’ai connu que courtois, respectueux et loyal », affirme Salah Honein. « En tant que mandataire de la nation ou encore comme cadre de parti, Antoine Ghanem n’a jamais usé de son statut pour tenter d’obtenir un privilège quelconque », note par ailleurs M. Honein, soulignant qu’« il était aimé et apprécié des électeurs de sa circonscription ». « Et pour cause, enchaîne-t-il, il était toujours proche d’eux, attentif à leurs requêtes, s’évertuant à les satisfaire en se mettant constamment à leur service. »

Un homme de dialogue
Son autre colistier, l’ancien député Antoine Andraos, membre du bloc du Futur, témoigne aussi de « son profond respect pour les gens ». « Il n’a jamais prononcé un mot mal placé », assure-t-il, « quand bien même il défendait avec ardeur ses prises de position ». « Dans les réunions du bloc parlementaire du Rassemblement démocratique, il exposait de manière ferme et pointue ses opinions devant Walid Joumblatt, parrain de la formation », poursuit M. Andraos, ajoutant qu’« en vrai homme politique, il s’exprimait souvent sans se référer au parti phalangiste dont il était un membre fidèle ».
L’ancien député se demande encore aujourd’hui pourquoi Antoine Ghanem a été visé. « Il ne faisait pourtant pas partie des têtes du parti, et, en homme de dialogue, il était en bons termes avec le Hezbollah », note-t-il, se résignant à penser qu’« il a peut-être constitué le maillon faible ».
Dix ans après sa disparition, le pays va-t-il bientôt jouir de la souveraineté dont il rêvait ? « Nous sommes dans une impasse totale, répond sans illusion M. Andraos. Les Syriens sont sortis, mais c’est comme s’ils sont toujours là, étant représentés par le Hezbollah qui cherche à rétablir leur tutelle. »
Samedi, une messe a été célébrée en l’église du Sacré-Cœur (Badaro) pour commémorer, comme chaque année, la mort d’Antoine Ghanem. Son fils Toufic garde de lui l’image d’un homme intègre, engagé et courageux, à qui il aurait voulu dire que « sa famille est très fière de lui, de son parcours et de ses accomplissements ». Il évoque « sa lutte inconditionnelle pour ses principes indépendantistes, lutte qui l’a conduit à payer de sa vie et se sacrifier en martyr ».
« Un martyr en faveur de qui la justice internationale tarde à dire son mot », affirme à L’Orient-Le Jour Walid Joumblatt, chef du Rassemblement démocratique, qui l’a connu comme « un parlementaire exemplaire, doté d’un sens enviable de la rectitude et de l’honnêteté ». Si M. Joumblatt reconnaît que l’enjeu du Tribunal spécial pour le Liban en charge de ce dossier est juridique, il déplore qu’« il est également politique ». Le leader druze ne manque pas à cet égard de faire un parallèle entre le fonctionnement du TSL et celui de la Commission d’enquête indépendante de l’Organisation des Nations unies (ONU) sur les crimes en Syrie, dont la magistrate suisse, Carla Del Ponte, a démissionné en août dernier pour protester contre la lenteur de cette commission à établir la justice. Selon lui, « la justice internationale est ainsi souvent retardée par les intérêts contradictoires que nourrissent certaines grandes puissances ».

Enquêter sur ceux qui entravent la justice
Quant à Toufic Ghanem, tout en se félicitant qu’au niveau de la justice nationale « des investigations ont été engagées pour déterminer les responsabilités dans la triste affaire des soldats enlevés et tués à Ersal », il exhorte les responsables à « ouvrir de même une enquête en vue de poursuivre ceux qui ont entravé avec acharnement la justice à travers leur refus de livrer les données de communication au lendemain de l’assassinat de (son) père et de tous ses compagnons du 14 Mars ».
Sur un autre plan, le jeune homme est heureux de constater que « les Kataëb restent à la hauteur des sacrifices d’Antoine Ghanem et ne cèdent pas aux intimidations et aux bazars politiques », considérant que « leur combat n’est pas une traversée du désert mais bien la voix des martyrs et la conscience du peuple ».
L’ancien président de la République et ancien président du parti, Amine Gemayel, estime à cet égard qu’« Antoine Ghanem et tous nos martyrs sont des exemples édifiants qui nous incitent à persévérer dans la lutte pour les valeurs qu’ils ont prônées ». Pour lui, Antoine Ghanem, « compagnon de route des premières heures, représentait une synthèse de courage et de patriotisme, se dévouant sans compter pour défendre la cause du pays ». S’attardant sur sa personnalité, le président Gemayel indique qu’« il était intelligent, pur et entier ». « Il avait une approche réservée et une attitude réfléchie, ne blessant jamais personne », ajoute-t-il. Et d’évoquer également sa compétence professionnelle, le qualifiant d’« avocat émérite, très imprégné du sens de la justice et de la liberté ». « Des valeurs à côté desquelles le pays passe actuellement », constate-t-il avec amertume, déplorant « le contexte de déliquescence au plan de la souveraineté et de l’exercice du pouvoir du gouvernement et de l’administration ».
Mais, pour l’ancien chef d’État, les sacrifices consentis par Antoine Ghanem et tous les martyrs de la révolution du Cèdre « ne sont pas vains », parce que, assure-t-il, « ils ne peuvent qu’inspirer la société, qui parviendra un jour à relever le pays d’aussi bas où il est tombé, parce qu’elle ne restera pas silencieuse face à tant d’hérésies ».

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