LIBAN : À l’AUB, un club « islamique » divise les étudiants

REPORTAGESur le campus, alors que certains dénoncent une campagne intégriste, d’autres défendent la liberté d’expression

29/03/2017

En ce mardi après-midi, seul un léger vent de fraîcheur se laisse sentir au campus de l’Université américaine de Beyrouth. Des étudiants dévalent les escaliers, un groupe de jeunes gens jouent aux cartes, des athlètes font du jogging alors que d’autres profitent du soleil de mars pour prendre une pause cigarette entre deux cours

La grande polémique qu’a suscitée la nouvelle campagne du club Insight de l’AUB semble se dérouler ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux. Ce club qui se réfère à l’islam a lancé sur sa page sur Facebook une campagne intitulée « Il n’y a pas de quoi avoir honte ». Elle consiste en une série de vidéos dans lesquelles sont traités différents sujets et qui sont animées par cinq personnages fictifs, Karim, Joudy, Abdallah, Toufic et Hala

Dans une des quatre vidéos diffusées jusqu’à présent, Karim et un autre personnage, Rim, sont présentés comme étant de grands amis depuis leur premier jour à l’université. Un problème est néanmoins apparu quand Rim a pris ses aises dans sa relation amicale avec Karim, au point où elle a pris l’habitude de lui tenir la main quelquefois. De son côté, Karim estime qu’il devrait mettre fin à ces gestes-là parce qu’ils vont à l’encontre de ses valeurs. Mais à chaque fois qu’il prend des distances, Rim insiste davantage. Et il n’arrive pas à parler de son malaise avec elle. Le narrateur incite donc Karim à ne plus avoir honte d’afficher ses croyances et ses valeurs. La vidéo se termine par le « hadith » suivant cité par le narrateur :  Au tout début, l’islam a été perçu comme une idée étrangère, un jour viendra où il redeviendra un concept étranger, bienheureux donc sont les étrangers

La diffusion des vidéos est passée presque inaperçue jusqu’au jour où le club a décidé d’organiser une conférence-débat sur l’homosexualité. Deux conférenciers étaient censés animer ce débat jeudi dernier. Sauf que, jugé homophobe par d’autres clubs de l’université qui ont lancé une pétition appelant à l’annulation de la conférence, l’événement n’a plus eu lieu. Selon la pétition, l’un des intervenants considère que l’homosexualité est une maladie et propose, dans un de ses ouvrages, de la guérir via une thérapie à base de chocs électriques

Ce n’est qu’à la suite de cet incident que le débat autour de la campagne du club, mais également autour de son existence même au sein de l’AUB, a été lancé. Dans ce cadre, L’Orient-Le Jour a tenté de recueillir une position officielle de l’université et a essayé sans succès de contacter à plusieurs reprises le doyen des affaires estudiantines de l’AUB

Un club comme les autres
À l’entrée du campus, six blocs de lettres en rouge sont posés dans la cour pour former le mot anglais « Boldly » qui signifie « avec audace ». Nour Chehimi, assise par terre à côté de son ami William el-Khazen, à quelques pas de ces blocs, dit : « Je suis musulmane, mais je considère que le club Insight est en train de présenter au public la face extrémiste de la religion. » Elle enchaîne : « Le club nous incite à vivre tel que vivait le Prophète, ce qui est impossible de nos jours parce que les circonstances et le contexte dans lequel nous vivons sont très différents. » Son ami n’est pas d’accord avec elle. « Le club a le droit de véhiculer n’importe quel message, étant donné que nous vivons dans une société qui prône la liberté d’expression », estime William el-Khazen. Certains étudiants et internautes sont allés jusqu’à accuser le club d’intégrisme et appeler l’université à le fermer. Toujours pour les mêmes raisons, William el-Khazen est contre cette mesure. Son amie, très convaincue, est de son côté pour la fermeture du club et de tout autre club qui ferait la promotion de l’extrémisme. « Ce qu’Insight est en train de faire est honteux », conclut-elle
Aya Fardoun, qui ne serre pas la main des hommes, apprécie « le fait que l’environnement de l’université lui permette de pratiquer ses croyances », mais elle « n’aimerait en aucun cas imposer ses valeurs aux autres ». Sarah Abdel Ghafour est du même avis. « Je suis musulmane pratiquante, mais je préfère quand même que les clubs ayant un caractère religieux aussi affiché n’occupent plus autant de place sur notre campus », affirme-t-elle

Une jeune étudiante assise à ses côtés n’est pas d’accord. « Le club Insight n’a rien fait de mal et ne diffère en rien du Club du Sud de l’AUB qui rassemble les étudiants chiites autour de leurs valeurs et croyances », estime Racha Kassem. Les deux étudiantes sont cependant d’accord sur une chose : « Nous sommes contre la fermeture du club. » Iyad Kobeissi, lui, pousse la réflexion plus loin, au-delà de la diffusion même de cette campagne à la base de la controverse. « On peut comprendre ces vidéos comme une réaction à la marginalisation qui peut-être est adoptée vis-à-vis des étudiants plutôt conservateurs », explique-t-il. Laïque lui-même, Iyad Kobeissi avoue s’être posé un jour la question suivante : « Serons-nous, en tant que personnes laïques et ouvertes, en train de pratiquer une sorte de tyrannie à l’égard de ceux qui ne partagent pas nos valeurs ? » « D’un autre côté, je pense que ces vidéos et le message que le club voudrait diffuser favorisent l’isolement de ces étudiants », affirme Iyad, avant de conclure :  Si ce résultat est voulu et recherché par le club, alors il s’agit là d’une affaire véritablement dangereuse

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