« Le vivier de l’oubli », cadavres très exquis

Nada el-Khoury

EN LIBRAIRIE« Le vivier de l’oubli » (éditions Écriture), rédigé à quatre mains par Nada el-Khoury et Robert Matta, est un roman surprenant et déjà le talk of the town*

31/03/2017

Deux couples. Le premier imagine une suite au texte de l’autre, se laisse emporter dans une écriture à quatre mains. Le second, héros du roman, se (pour)suit, se souvient. Le vivier de l’oubli est aussi celui de plusieurs histoires de vie et de vies parallèles où l’on parle d’amour, d’art, de solitude. Où l’on évoque des lieux, des voyages, une ville, Istanbul, et son Musée de l’innocence, des êtres. Où il s’agit d’oubli(s). L’oubli « suggéré, onirique, ébauché, dermique, volontaire, manqué, écorché, impossible, didactique, restauré, funèbre ou olfactif ». Soit 39 formes d’oubli et autant de chapitres qui les reprennent en titre, avant de trouver le désoubli. C’est enfin un roman réussi qui emporte dès les premières lignes, signé par deux nouveaux auteurs libanais, eux-mêmes surpris d’être obligés de se prendre au sérieux, et dont on attend déjà la suite

Synopsis
Le livre, très cinématographique, démarre par… un oubli. Celui d’un iPad, laissé par un écrivain venu visiter une maison à acheter dans un petit village de Provence. L’objet interdit, antre personnel qui regorge de photos, de confidences, de présence, celle d’une mystérieuse femme en rouge, tombe ainsi par hasard entre les mains maladroites de la conseillère immobilière. Intruse, voyageuse clandestine qui s’accapare les ombres et les lumières de cet étranger, ravivant au passage ses souvenirs personnels d’amours interdites. Les personnages n’ont pas de noms. Lui, c’est l’homme au briquet ; elle, la femme en rouge. Et lorsque l’agente immobilière, après avoir laissé un mot sur la nappe de la table de l’écrivain et lui avoir rendu son iPad, aperçoit cette femme en rouge, elle la suit, la photographie et ouvre ainsi une porte à une suite d’aventures et d’émotions dans lesquelles le lecteur se laisse (sur)prendre et séduire, tant par la forme que le fond. Car outre l’écriture, le rythme à la fois rapide et lent, sensuel et accrocheur, la manière dont a été rédigé le roman est originale. Un des deux auteurs écrit un chapitre et l’envoie par mail à son complice qui continue. Ainsi, au gré des mots, la trame se construit sans que l’autre sache ce qui l’attend. Donnant, au bout de cette relation épistolaire où ils se sont compris à demi-mot, naissance à un roman.

Des non-dits
Lui, l’auteur, a un nom : Robert Matta, fils de l’entrepreneur Alfred Matta, dont il a hérité, au début de son parcours professionnel, la responsabilité de l’entreprise familiale. « Ce n’était pas mon premier amour, j’étais plus attiré par une carrière littéraire ou artistique. » Durant 10 ans, il fera son « devoir familial », avant de s’envoler de ses propres ailes (du désir) en Californie. « Nous avions des investissements immobiliers là-bas. » L’occasion, le prétexte étaient bons. C’est après avoir fait une psychothérapie, plongé aussi dans la spiritualité, trouvé des réponses à ses interrogations, gagné en sérénité, qu’il décide de suivre des cours. Il décrochera d’abord une maîtrise en psychothérapie de l’Université de San Francisco, puis un doctorat en psychologie clinique. Résidant à Paris depuis 2004, il y a ouvert son propre cabinet et continue de s’intéresser au Liban où il vient aussi souvent qu’il le peut. « J’ai voulu, poursuit-il, m’impliquer dans la scène artistique locale, vu le nombre de talents inexploités, le manque de possibilités et de moyens. » En 2013, il crée la Fondation R.A.M. pour l’art et la culture, qui subventionne des artistes libanais au Liban et à l’étranger, de même que le Centre du patrimoine de la musique libanaise, dirigé par Zeina Kayali, qui a ouvert à Jamhour. Il y a trois ans, il a lancé une revue annuelle culturelle et artistique, Pictoram, et participe à de nombreux projets culturels
Elle : Nada el-Khoury, une amoureuse des mots, du mot et de l’art sous toutes ses formes. Elle est vice-présidente de l’association Apeal, dont la mission consiste à promouvoir la scène artistique libanaise. Une dernière de classe fière de l’être qui se déclare « lectrice » avant de s’atteler, à sa propre surprise, à la rédaction de ce roman. « C’est un livre de pénombre, de non-dits, de suggestions. Il faut tâtonner, s’égarer, un peu comme les personnages », avoue–t-elle. « Robert et moi, on se connaissait vaguement. Nous nous sommes retrouvés et cette rencontre a été très importante pour nous deux. » Ils engagent alors une correspondance épistolaire qui construira cette amitié et ce roman. « Quand nos textes se sont peu à peu étoffés, c’était le bon moment de démarrer autre chose. » Secouant la pudeur et la discrétion de celui qui est plus habitué à écouter qu’à dire, le défi s’installe. Chacun a 15 jours pour poursuivre le chapitre, l’histoire et le personnage là où il a été laissé, le lecteur aura du mal à deviner qui se cache derrière les lignes, le jeu est entier. Un an plus tard, le désoubli vient clore le dialogue. « Je savais que ça allait aboutir, dira-t-elle encore. Je n’en ai pas douté une seconde. Robert est la bienveillance par excellence. » « Les mots n’ont jamais manqué. Les canaliser était difficile. Il y avait une résonance entre nos mots. Je me suis beaucoup retrouvé en elle et elle en moi. Ce projet m’a donné envie de continuer à écrire », confie à son tour Robert Matta. Un second livre a été lancé. Cette fois-ci, c’est l’homme qui en écrira le premier chapitre

* « Le vivier de l’oubli » est en vente dans toutes les librairies au Liban et en France. Une séance de signature a eu lieu à Paris le mois dernier. Au Liban, la signature aura lieu le jeudi 4 mai au Musée Sursock, de 18 heures à 20 heures

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