La niaque retrouvée

YOUSSEF MOUAWAD
OLJ
20/02/2018

…Ou « réinvestissons la fonction publique » !
Les chrétiens ont snobé la fonction publique depuis que Baabda a été investie par les troupes syriennes en octobre 1990. Leurs choix de carrière allaient se porter vers le secteur privé, domaine de l’initiative, ou autrement ils s’expatriaient. Un constat : les chrétiens, toutes confessions confondues, représentaient 13 % des candidats à ladite fonction publique en 2008, alors qu’ils atteignaient les 48 % en 1990. Repli communautaire des fils des vaincus, ou désertion du champ politique par écœurement (ihbat) ? C’est alarmant, quand on sait que le nombre de ceux qui bénéficient des appointements de l’État (retraités compris) atteint les 380 000 personnes : une simple projection sur les dix années à venir peut nous donner une idée du déséquilibre confessionnel qui prévaudra dans l’administration publique. C’est le spectacle d’un carnage annoncé : ceux qui contribueront le plus au Trésor public, en tant que groupe, seront les plus exclus de sa manne, en tant qu’individus.
C’est que les révisions de Taëf ont subrepticement établi de nouveaux usages politiques : il n’y a de chrétien acceptable et politiquement correct que s’il fait antichambre à la Maison du centre, à Moukhtara ou à Aïn el-Tiné. L’article 95 de la Constitution de la IIe République n’y est pas pour rien : il dispose que dans l’administration publique, la parité entre confessions n’est respectée qu’au niveau des postes de première catégorie. Ce qui veut dire que pour tous les autres postes, c’est la compétence qui prévaut, n’est-ce pas ? Voyons voir et allons jeter un coup d’œil dans certains ministères pour nous faire une idée des dérives confessionnelles de certaines « officines », celles-là mêmes qui voulaient pérenniser l’occupation syrienne du Liban.
La République de Taëf, même débarrassée de ses oripeaux syriens, a accéléré le rythme de déchristianisation (pour ne pas dire d’islamisation) programmée des divers ministères, nous assène-t-on, chiffres à l’appui. La parité n’était respectée que dans certains secteurs, comme ceux de la magistrature et des forces armées.
Alors, certains ont pu croire que les chrétiens avaient fait leur deuil du Liban  et s’en sont félicités. C’est à croire qu’ils avaient vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué ! Labora, institution ecclésiastique et œcuménique, a relevé le défi en réinvestissant le champ de la fonction publique. Il ne se passe pas un concours d’entrée à l’administration où elle n’intervient pour préparer les candidats et assurer leur formation à la réussite. Grâce à cette initiative, les recalés de Taëf ont repris pied à tous les échelons de la hiérarchie administrative. C’est par ce biais que l’on a damé le pion à ceux qui avaient dévoyé l’article 95 et l’avaient détourné de son but. Le cri de ralliement et le slogan mobilisateur de cette institution discrète sont la répétition de l’indu, quasi-contrat en vertu duquel les sommes versées à tort doivent être remboursées et les biens mal acquis rendus.
Car au bout du compte, de larges segments de l’administration étaient systématiquement « démaronitisés », « désorthodoxisés » et que sais-je ? Les faits sont têtus et tous les discours lénifiants sur le vivre-ensemble se révélaient fallacieux et dolosifs. Alors, quand on invoque la laïcité…
L’ex-ministre Wiam Wahhab a très bien résumé la situation en disant lors d’une émission télévisée : c’est l’évidence même que les chrétiens ont des droits légitimes et qu’ils comptent les récupérer. Et c’est ce qui expliquerait les dernières empoignades entre le CPL et le mouvement Amal.
Or ce pays, le Liban, se nourrit de parité et vit d’équilibres instables. Et une communauté ne pourrait impunément se partager les dépouilles d’une autre au nom de la moucharaka ou de la mithaqiya.
Si la situation est tendue sur certains fronts, c’est qu’une lutte sourde se livre entre entités confessionnelles pour pourvoir aux postes vacants dans l’administration. Et c’est qu’ils reviennent, ces chrétiens, qu’on croyait réduits à la part congrue !
Ils reviennent, oui, mais en ordre dispersé.

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