Jeanne Moreau, un visage de femme fatale qui fut tellement fatale

DISPARITIONLe tourbillon de la mort l’a emportée hier, alors que la vie lui allait si bien. Immortelle Jeanne Moreau qui a vécu tant de vies en les partageant avec la France et le monde entier.

01/08/2017

Certaines figures pourraient être immortelles. Jeanne Moreau faisait partie de ce panthéon-là. « Elle avait des yeux, des yeux qui fascinaient, l’ovale de son visage pâle… de femme fatale qui fut fatale… » comme elle l’a si bien chanté dans Le Tourbillon de la vie. Sa beauté sensuelle, son visage accentué par des lèvres bien ourlées et surtout une voix grave et singulière qui ont accompagné son succès : Le tourbillon de la vie, Indian Song et La Mémoire qui flanche ont marqué le cinéma, la comédie et la chanson française. À l’annonce de sa mort, l’Élysée lui a rendu hommage dans un communiqué. « Il est des personnalités qui, à elles seules, semblent résumer leur art. Jeanne Moreau fut de celles-ci. Avec elle, disparaît une artiste qui incarnait le cinéma dans sa complexité, sa mémoire, son exigence. »

Unique mademoiselle Moreau
Aujourd’hui, il semble tellement superflu d’accoler le mot d’icône à Jeanne Moreau tant elle était vivante et vibrante. À la veille de ses 80 ans, elle reconnaissait avoir vécu dans son métier des moments de passion qu’elle n’avait pas vécus dans la vie. « On dit toujours qu’en vieillissant les gens deviennent plus renfermés sur eux-mêmes, plus durs. Moi, plus le temps passe, plus ma peau devient fine, fine… Je ressens tout, je vois tout », disait-elle avec son phrasé inimitable. Une manière bien à elle d’ingurgiter les sensations, de digérer les sentiments en les formulant dans des mots façonnés dans son propre style.

Née le 23 janvier 1928 à Paris d’un restaurateur et d’une danseuse britannique, l’inoubliable interprète de Jules et Jim passe une partie de son enfance à Vichy, avant de s’établir avec sa famille à Paris, où elle achève ses études secondaires. À l’adolescence, elle se prend de passion pour le théâtre et, après le Conservatoire – alors qu’elle n’a que 19 ans –, elle fait ses débuts à la Comédie-Française, qui représente pour elle « la discipline, l’exactitude ». Un choix que désapprouve son père. Ses conflits profonds avec ce dernier, strict et violent et qu’elle considérait d’un autre siècle, l’affranchiront de toute contrainte sociale et de tout compromis amoureux « Ça me rendait enragée de voir comment une femme pouvait se laisser malmener », confiait-elle. Elle avouait encore qu’elle avait découvert la sexualité sur le tard, à travers les livres qu’elle lisait en cachette, dont son oncle, « un homme extraverti », lui avait transmis l’amour.

130 films et 60 pièces
L’amour, un mot que Jeanne Moreau préférait à la passion éphémère. Si on lui prêta un grand nombre d’aventures, et une carrière de séductrice, elle reconnaît n’avoir eu que quelques amours et un seul fils, Jérôme, du réalisateur Jean-Louis Richard, cela malgré son goût peu prononcé pour la maternité. Lauréate du prix d’interprétation féminine 1960 à Cannes (pour Moderato Cantabile), elle a été la seule comédienne à avoir présidé deux fois le jury de ce festival (en 1975 et 1995). Elle y a aussi été plusieurs fois maîtresse de cérémonie. Et si c’est sur les planches que mademoiselle Moreau fait ses premiers pas et joue plus d’une soixantaine de pièces, c’est le cinéma français et international qu’elle marquera avec 130 prestations allant du drame à la comédie, auprès des plus grands réalisateurs américains, français, italiens ou espagnols. Welles, Antonioni, Buñuel et bien sûr Louis Malle et François Truffaut. Sans oublier l’amitié avec Marguerite Duras ou Jean-Claude Brialy, qui ont jalonné le parcours de la comédienne et chanteuse à la voix suave. Esprit libre, elle ne craint pas de se mouiller en arborant une chevelure blond platine pour Jacques Demy dans La Baie des anges ou en donnant la réplique à Gérard Depardieu et Patrick Dewaere dans Les Valseuses de Bertrand Blier, un film qui fit scandale à l’époque. En 1992, elle reçoit le César de la meilleure actrice pour La vieille qui marchait dans la mer. En 1995, elle obtient un César d’honneur, suivi, en 1998, par un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Plus de dix ans plus tard, elle reçoit enfin un « Super César d’honneur ».
Jeanne Moreau, qui aimait comparer la vie à un jardin, « un jardin en friche qu’on nous donne à la naissance » et qu’il faut « laisser beau au moment de quitter la terre », a su tenir sa promesse.

UNE GRANDE SÉDUCTRICE EN QUÊTE DE « L’AMOUR PROFOND »

Réputée grande séductrice, libre et indépendante, Jeanne Moreau affirmait avoir recherché « l’amour profond » plus que la passion, à travers les liaisons qu’elle avait pu avoir au cours de sa vie.
« L’amour profond n’a rien à faire avec la passion. La passion est éphémère. Les gens qui disent “moi j’ai une passion pour vous”, ça ne m’intéresse pas », assurait-elle, l’âge venu.

Au mot sexualité, elle préférait celui de sensualité : « Je laisse au rapport des corps une dimension divine. »
L’actrice, qui eut des liaisons amoureuses entre autres avec le cinéaste Louis Malle et le couturier Pierre Cardin, certifiait : « J’ai été désirée plus que je n’ai désiré. »

Mariée très jeune en 1949 avec le comédien et réalisateur Jean-Louis Richard, elle partageait avec lui la passion du théâtre et les difficultés quotidiennes des jeunes couples désargentés. Leur fils, Jérôme, avait 11 mois quand le mariage commença à battre de l’aile.
« Là, j’ai vécu ma liberté », disait-elle. « Des expériences amoureuses multiples » qui, pour elle, n’avaient pas le parfum scandaleux de l’adultère. Après le divorce, en 1955, Jean-Louis Richard était resté son ami.

Jeanne Moreau refusait de qualifier d’« échec » son second mariage en 1977 avec William Friedkin, le réalisateur de French Connection, qui aboutit de nouveau à un divorce après deux ans : « Je n’ai jamais fait d’erreur », lançait-elle.
« Ma vie a été parsemée comme de tentatives, d’expériences pour apprendre ce que c’est que d’aimer », estimait-elle encore. Il est très difficile de dire : “Je sais ce que c’est que l’amour.” C’est comme le paradis perdu dont on a été soi-disant chassés. »
Elle répétait souvent que les ruptures étaient toujours de son fait, préférant abandonner elle-même plutôt que d’être abandonnée.
La rupture avec Louis Malle a été notoirement difficile pour la comédienne française.

Sa rencontre avec Pierre Cardin, dont l’homosexualité n’était pas un secret, fut un coup de foudre. « Je l’ai vu. Ce fut immédiat. J’ai voulu le revoir tout de suite, confiait-elle à Marguerite Duras. Je savais qu’il pouvait aimer une femme. Je devais être patiente, douce, ne pas lui faire peur. »
Dominique SIMON/AFP

EN DIX DATES

23 janvier 1928 : naissance à Paris.
1947 : joue au premier festival d’Avignon, sous la direction de Jean Vilar.
1949 : épouse le réalisateur Jean-Louis Richard, dont elle a un fils, Jérôme. En 1977, elle épouse en secondes noces le réalisateur américain William Friedkin, dont elle se sépare deux ans plus tard.
1957 : « Ascenseur pour l’échafaud » avec Louis Malle.
1960 : prix d’interprétation féminine à Cannes pour « Moderato Cantabile » de Peter Brook, d’après Marguerite Duras.
1962 : « Jules et Jim » de François Truffaut, dans lequel elle chante « Le tourbillon ». Début de sa carrière de chanteuse.
1975 : préside le jury du festival de Cannes. Elle le préside à nouveau en 1995 et est la seule comédienne à avoir tenu deux fois ce rôle.
1992 : César de la meilleure actrice pour « La vieille qui marchait dans la mer » de Laurent Heynemann. Elle reçoit un César d’honneur en 1995 et un « Super César d’honneur » en 2008.
1998 : reçoit un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière.
2011 : revient à Avignon pour interpréter l’intégrale du « Condamné à mort » de Jean Genet avec Étienne Daho.

 

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