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Je m’appelle To2borné

To2borné. Autrement dit, enterre-moi. Parfois, quand on veut davantage chagriner cette injonction déjà suffisamment macabre, on la fait précéder d’un Ya Raytak : si seulement. Peut-être pour nous décadenasser de leur amour noué trop serré, sans doute à cause de cet amour borné et sans bornes qui les consumerait jusqu’à la mort, nos parents, nos mères notamment, nous somment de les enterrer. To2borné, surtout parce que l’inverse serait inconcevable. Mais ce vœu a la sauvagerie de sa sonorité. Et quand d’autres n’y trouvent rien de saugrenu à force d’y avoir été bercés, j’y entends tout autre chose : la mort, l’arrogance métallique d’une pelle de jardin. La mort, l’éboulement de la terre filandreuse sur le bois verni. La mort, une épitaphe qu’on fouaille dans du marbre veineux. De toute manière, ici, nous avons toujours eu la mort méditerranéenne. C’est-à-dire mythologique, tragique et tragédienne. N’empêche, je ne me suis jamais fait à l’idée de ce To2borné

Quitte à nous ridiculiser
« To2borné, les restaurants nous servent n’importe quoi dans leurs assiettes, viens à la maison. » J’avais beau insister, elle refusait catégoriquement de sortir. Mardi, pour sa fête, j’ai été dîner chez ma mère. Accoudée à la balustrade de son impatience, elle m’attendait et cela devait faire une bonne heure, je parie. J’avais eu du retard, et je parie aussi qu’elle avait dû s’imaginer le pire, voiture qui culbute ou se prend un mur. Faisait-elle désormais partie de celles dont l’âge les fait mariner dans une hâte exaspérée et exacerbée ? En m’approchant de la maison, rattrapé par ma mémoire, j’ai revu sa silhouette d’oiseau tombé du nid, repliée sur le flanc de ce même balcon que lézardaient les maigres rayons d’une aube hivernale. Enrubannée dans sa robe de chambre, la tête encore encroûtée de sommeil se creusant entre des épaules qui grelottent, quitte à me ridiculiser, quitte à nous ridiculiser, elle se pointait comme ça tous les matins, et refusait de rentrer jusqu’à ce que je sois bien installé en autocar. Mais pour sa fête, elle avait hissé son mètre soixante sur des talons aiguilles, fait fleurir une broche sur le revers de sa veste amidonnée. Ses baisers aux douceurs gardénia me dévoraient autant qu’ils me gavaient de To2borné, comme il se doit. Même si son sourire carminé hésitait entre joie et culpabilisation. Sur ses doigts désormais rhumatisants s’égrenaient des bijoux de famille sortis d’un coffre-fort pour l’occasion, et ses boucles refrisées de frais étaient encore nimbées de la laque d’Alain, l’indégommable coiffeur du coin. Dans ses bras prêts à m’étouffer, ça sentait la maison. Cette odeur que mes narines pourraient distinguer de mille autres. Qui aimante à parité l’aigre et le doux, sourire et soupir, une étreinte et des coups, mais qui demeure hélas intraduisible et irreproductible

À table chéri
En dépit de son « Tu as toujours été fier de ma coquetterie To2borné ! » fanfaronnant, les copines qui tintinnabulent sur un smartphone qu’elle prend en grippe, un MacBook jamais dompté – encore faut-il commencer par le déballer – qui s’est invité sur son bureau, haltères qui patientent au pied de la télé, séries TV qui s’entremêlent sur les étagères, et verres de prosecco qui bullent à la cuisine pour une dévoreuse de plaisirs, ma mère avait pris de l’âge. Je ne saurai l’expliquer et ce ne sont pas ses cernes qu’elle prétexte par des nuits sans sommeil à cause des aboiements du chien des voisins qui contrediraient mon impression. Encore moins le journal qui s’ouvre désormais par défaut à la page des nécrologies. « C’est fou, je connais toujours quelqu’un », avait-elle dit en enchaînant avec « à table chéri ! » comme pour passer à autre chose, changer de sujet, balayer d’un revers de manche ces inquiétudes qui me saluaient et qu’elle avait sans doute devinées. Là, tout d’un coup, sur cette même table en noyer poli, je nous revois installés à mes retours d’école. Elle suivant à petits pas le flot-fleuve de mon débit instoppable, puis m’interrompant avec une fourchette de ragoût faite de ses mains

Sa drôle de vie
Sauf que mardi, étrangement, je n’avais pas bronché, rencogné sur ce temps qui me file d’entre les mains, ce temps auquel j’aurais volontiers fait la peau ou tordu le cou. Pour meubler le silence, elle n’avait cessé de croquer des légumes lavés de frais, se faire des bouchées de fromage, se gaver comme une réprouvée de nourriture et s’étouffer parfois en me détaillant sa drôle de vie. Ses cours d’aquagym la matinée, les courses et l’inflation, la santé des tantes et oncles, les après-midi au club de bridge, ce MacBook qu’elle n’apprivoisera jamais, l’interminable feuilleton avec l’employée de maison et l’Argentine pour un voyage qui se prépare. Les sorties nocturnes qui se font moindres et les décès d’amis, de plus en plus fréquents. Pourtant, pas une question ne m’était adressée. Et comme après chacun de nos repas qui se font de plus en plus rares, elle m’avait tendu ce même album photos de mon enfance. Alors que j’en parcourais les pages, sous la lampe, ma pétulante de mère s’était alors mise à son sudoku, tandis que Julien Clerc et Véronique Sanson se relayaient sur son iPad
Quelques minutes plus tard, je m’étais endormi et en silence elle m’avait recouvert d’un plaid. Elle avait bien entendu glissé un : To2borné . Mais pour la première fois, dans ce mot, j’avais entendu autre chose que la mort. « Ne t’inquiète pas, ça va aller. J’ai tout compris et je suis là. » En un terme, trois syllabes, j’avais découvert le dictionnaire de cet amour qu’on dit inconditionnel. Avec un To2borné, elle m’avait fait la plus belle déclaration. Bonne fête maman

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