IDÉES : L’économie ne sera plus la même

 


Amine ISSA , Responsable du master information et communication à l’USJ
Amine ISSA | OLJ
19/08/2017
La crise financière de 2008 a confirmé, comme l’écrit Alain Touraine, qu’« une grande partie du capital financier a été détournée de sa fonction économique d’investissement et de crédit et que la finalité principale de son activité s’identifie désormais à ses propres profits, l’économie se sépare de l’ensemble de la société » (1). Or l’économie comme composant de l’ensemble sociétal, si elle s’en sépare, ne peut plus fonctionner selon les « cycles ». Leur alternance est tributaire d’une interdépendance entre les acteurs économiques et les règles de l’économie. Quand ils se séparent, les mécanismes de retour à l’équilibre après un excès de croissance ou une récession sévère n’œuvrent plus.

Entre octobre 2007 et mars 2009, la capitalisation boursière mondiale a perdu plus de 28 000 milliards de dollars, soit 52 % du PIB mondial. Des centaines de millions d’individus ont perdu une partie substantielle ou totale de leurs revenus et de leur patrimoine. Pour éviter une spirale déflationniste et sauver le système bancaire mondial de la banqueroute, les gouvernements l’ont renfloué et abaissé les taux d’intérêt jusqu’à presque zéro pour relancer la consommation. Le résultat attendu n’était pas au rendez-vous. La croissance, malgré également la baisse drastique du prix du pétrole, reste molle et le chômage massif. Les États-Unis qui font mieux que le reste du monde et sont repassés en dessous de la barre des 5 % de demandeurs d’emploi ne connaissent pas une suffisante réévaluation des salaires à la hausse, véritable moteur de l’économie. Cet effet de stagnation est aggravé par une inégalité de revenus croissante depuis la fin des années soixante-dix, poussant le gros de ceux-là vers les percentiles de revenus supérieurs qui consomment moins.

Il y a plusieurs raisons à cela. La politique keynésienne de relance par l’intervention massive de l’État, selon les indications même de son auteur, doit être une action temporaire pour répondre à une crise. Or cette pratique est constante depuis le début des années quatre-vingt. La libération du crédit en quantité et en qualité a produit une croissance vertigineuse de la dette des ménages et des États qui sont souvent adossés sur des actifs dont la valeur n’était basée que sur la confiance en une hausse ininterrompue du marché. En 2007, la dette mondiale, publique et privée, représentait déjà 269 % du PIB mondial, 286 % en 2014. De plus, le gonflement de la masse monétaire n’était pas dû uniquement à un enrichissement véritable, mais à une finance spéculative qui s’autoalimente au lieu de s’investir dans l’économie réelle. Tant que l’inflation restait sous contrôle, les économistes monétaristes libéraux ne trouvaient rien à redire à cette dérogation à leur principe de contrôle strict de la masse monétaire.

La dette mondiale a atteint un tel niveau qu’elle est devenue structurelle. En gros, le crédit aujourd’hui sert essentiellement à payer les intérêts. De plus, nous sommes tellement intoxiqués par la consommation que celle-ci, même si elle ne croît plus, n’a toujours pas retrouvé le taux d’avant la crise et reste suffisamment élevée pour empêcher le remboursement du principal. Si les salaires n’augmentent pas, ce qui aurait pour effet de relancer la consommation, c’est parce que cela provoquerait nécessairement une inflation dont le seul moyen de la maîtriser est le relèvement des taux. Or le montant de la dette est tel que ce relèvement mènerait à une insolvabilité généralisée des États et des ménages.

Voilà ce qui explique comment une finance détachée de sa fonction économique première a déréglé le déroulement des cycles jusqu’alors fonctionnels et qui ne le sont plus.
La solution résiderait dans un mode de production et de consommation différent. Il faut, pour regagner du pouvoir d’achat, réduire les prix de la production. Non pas en baissant les salaires et délocalisant pour certains la production vers des pays dont la main-d’œuvre se contente d’une rémunération de subsistance, mais en robotisant celle-ci grâce à l’intelligence artificielle. Cela rendrait les tâches moins pénibles, le travail dans un environnement plus agréable pour ceux qui garderaient ou partageraient leurs emplois. Les marges dégagées par cette réduction des coûts devraient être partagées entre une baisse de prix du produit final, une rémunération de l’entrepreneur et une plus grande contribution aux budgets sociaux. Cela peut prendre plusieurs formes, dont l’assurance-chômage et santé, la formation à de nouveaux métiers, la préservation de l’environnement, une meilleure rémunération des services à la personne, enfants, malades et vieux, une subvention au commerce de proximité, qui disparaît faute de rentabilité mais est essentiel pour le lien social, et éventuellement un revenu universel, etc. Accomplir la grande transition énergétique qui également sur le long (et même moyen, pour certains) terme réduira les prix de production et les prix annexes souvent occultés, telle la facture environnementale ou médicale, et abaissera la tension extrêmement coûteuse sur la possession et le contrôle des sources d’énergie. Il faut savoir que la création d’emplois par les énergies renouvelables est supérieure à la disparition des emplois dans les énergies non renouvelables.

Consommer différemment veut dire déjà redéfinir l’utilité de cet acte. Consommer au-delà de la nécessité, ce qui est devenu le principal acte des individus sauf dans les pays très pauvres, est considéré comme une source de satisfaction. Or on se rend compte que la simple possession d’un objet et non plus son utilisation est ce qui nous pousse à l’acheter. Quelle est la véritable utilité d’acheter un iPhone 7 un an après avoir acquis un iPhone 6 ? Profitons-nous vraiment de la différence, et ne sommes-nous pas pour la majorité dans la frustration permanente et la douleur de n’avoir pas pu effectuer cet achat ou celui qui suit nécessairement dans une spirale sans fin ? Consommer différemment, et nous devons le réapprendre, consiste à profiter de la planète et de ses beautés naturelles, du retour aux produits culturels, à profiter des échanges humains, à réparer un objet au lieu de l’échanger, à consommer lentement une cuisine authentique, à acheter dans des boutiques au contact de commerçants attentifs et amicaux, à profiter des services multiples (visite guidée, cuisine, apprentissage à des activités) qu’offrent les hôtes de la chaîne Airbnb, consacrer du temps et des ressources à ceux qui en ont besoin, et j’en passe.

Amine ISSA , Responsable du master information et communication à l’USJ

1-Alain Touraine, La fin des sociétés, Seuil, page 38.
Blog : citoyenlibanais.com

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